Opinions

Une opinion de Mit Philips, conseillère et spécialiste sida chez MSF.


À l'occasion de la Journée Mondiale de Lutte contre le Sida, le ministre Alexander De Croo se rendra dans des cliniques de Khayalitsha, une ville d'Afrique du Sud, où 7 millions de personnes sont porteuses du virus du VIH et où 126 000 décès dûs au sida sont rapportés chaque année. Je lui suggérerais également de se rendre à la clinique soutenue par MSF où les personnes vivant avec le VIH et ayant interrompu leur traitement sont encouragées à reprendre des antirétroviraux, sans stigmatisation ni reproche, de préférence avant que leur système immunitaire ne se détériore et qu’ils succombent aux maladies liées au sida.


Car le sida est toujours là. L’année dernière, près d’un million de personnes en sont décédées dans le monde, malgré les connaissances scientifiques, les outils et les diagnostics disponibles. Le nombre de décès dus au sida dans les autres pays où MSF travaille reste effarant : 39 000 décès au Malawi, 70 000 au Mozambique, 28 000 au Kenya, 17 000 en RDC, 5200 en République centrafricaine et 5100 en Guinée. Partout en Afrique subsaharienne, les patients continuent d'arriver dans nos hôpitaux à un stade avancé, de sorte que 25 à 30% des personnes décèdent endéans les 48 heures. Le traitement quotidien lourd, associé aux difficultés d’accompagnement des systèmes de santé et communautaires, amènent les personnes à ne pas suivre correctement leur traitement ou à l’arrêter. En plus après des années sur antirétroviraux, le traitement peut perdre son efficacité et un changement vers un traitement de deuxième ligne est nécessaire.

Ainsi, même si le monde s’est habitué aux nouvelles qui présentent la riposte au VIH comme un succès, il reste encore beaucoup à faire et des progrès continus ne peuvent être tenus pour acquis - certainement pas dans le contexte actuel de désengagement international des bailleurs dans la lutte contre le VIH. Si les dernières décennies étaient qualifiées comme les années de la " révolution du traitement du VIH", nous craignons aujourd’hui d’entrer dans une ère du  "retour du sida".

Le financement international en déclin

Tout en saluant l’intérêt renouvelé du ministre De Croo pour le VIH et le sida, puis-je lui demander quels engagements fermes et réels de la part Belgique suivront ? Les programmes de lutte contre le VIH font face à des défis cruciaux pour maintenir et développer des services permettant de sauver des vies, mais le financement international est en déclin. Le discours dominant des bailleurs consiste à dire que cela sera compensé par le fait que les pays touchés financeront eux-mêmes leur riposte au VIH, comme "pour d’autres problèmes de santé normaux". Pourtant, à quel point une épidémie causant près d’un million de décès par an est-elle considérée comme "normale " ?

De plus, dans de nombreux pays, la révolution de la riposte mondiale n’a pas encore commencé. En Afrique de l’Ouest et centrale, par exemple, seul un patient sur trois est traité par antirétroviraux, faisant toujours face à d'innombrables barrières systémiques qui retardent, dissuadent et découragent les patients d'accéder à un traitement précoce et continu. Près de 30% des décès liés au sida dans le monde se produisent ici. Toutefois, dans le cadre de la tendance à la baisse des financements liés au VIH, les patients dans ces pays souffrent de manière disproportionnée du désengagement des bailleurs car la priorité est désormais accordée aux programmes et zones géographiques qui se montrent le plus perfomants , plutôt qu’aux zones où se trouvent les grands besoins et aux lacunes meurtrières.

En Guinée, par exemple, l’enveloppe actuelle du Fonds Mondial est insuffisante pour ses objectifs. Sans bailleur supplémentaire, la mise sous traitement antirétroviral devra être restreinte. Sur papier, le gouvernement prévoit d’acheter des antirétroviraux pour 14 000 personnes vivant avec le VIH, mais le déboursement est incertain, de même que la capacité du pays à garantir ce traitement à un prix et à une qualité optimaux. Au Mali et en Sierra Leone aussi, l’achat d’antirétroviraux devrait se déplacer du Fonds Mondial vers les gouvernements. Devrons-nous recommencer à rationner les antirétroviraux, comme nous avons dû le faire au tout début, lorsque la disponibilité des traitements en Afrique était limitée ?

Il ne faut pas se désengager

J’invite chaleureusement le ministre De Croo à visiter l’une de nos cliniques à Kinshasa, Bangui ou Conakry, où la dure réalité du sida en Afrique centrale et Afrique de l’Ouest est évidente. Ici en particulier, les bailleurs doivent intervenir de toute urgence avec des fonds supplémentaires pour assurer l’extension du traitement et même, pour prévenir les régressions.

La Journée Mondiale de lutte contre le Sida nous rappelle la nécessité d’une solidarité internationale pour ces personnes qui continuent aujourd’hui à se battre pour rester en vie et qui luttent contre les obstacles que sont la négligence et la discrimination. Ce n’est pas le moment de la complaisance ou du désengagement, sinon le VIH entraînera plus de décès, pas moins. L’épidémie sévit de la manière la plus dure et la plus virulente là où les caméras et la médiatisation ne sont pas. Aujourd’hui, nous devrions parler des personnes et des patients qui continuent de mourir dans l’ombre du succès.


Titre original : "Mourir du sida dans l’ombre du succès"