Opinions

Chers amis du Sud du pays,

Tout Pour La Flandre et La Flandre Pour Le Christ. Il y a encore dix ans, cette phrase figurait en tête de mon journal. C'était une devise qui plongeait ses racines dans la fin du XIXe siècle et les tranchées de la Première Guerre mondiale.

Il y a dix ans, le Standaard a laissé tomber la devise AVV-VVK et l’a remplacée par www.standaard.be. Nous voulions montrer ainsi que nous regardions désormais davantage vers le monde et un peu vers la Flandre. Le respect pour nos prédécesseurs était et reste immense mais entre-temps, la Flandre est entrée dans le XXIe siècle. Dans cette optique, "Tout Pour La Flandre" était devenu inadéquat, trouvions-nous.

A l’époque, beaucoup de nos lecteurs flamands ont été fâchés sur nous. Plusieurs Flamands m’ont accusé de trahison. J’avais trahi les Flamands. Plusieurs lecteurs ont résilié leurs abonnements. Par après, le mouvement s’est inversé. Le Standaard a commencé à regagner de plus en plus de lecteurs. Des jeunes, en particulier. Cela m’a fait plaisir et m’a renforcé dans ma conviction de ce que le chemin emprunté était le bon.

Seulement voilà, dix ans après que le plus grand quotidien flamand de qualité ait retiré AVV-VVK de sa première page, nous nous trouvons à la veille d’élections dont les enjeux sont la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde, le séparatisme, le confédéralisme, la nomination de bourgmestres réfractaires, le maintien ou non de la solidarité entre le Nord et le Sud, la place de la N-VA comme éventuel premier parti flamand et le "non" des francophones.

Si vous m’aviez dit, il y a dix ans, que les enjeux allaient être ceux-là, je ne vous aurais pas cru. Je serais parti du principe que les Flamands, les Bruxellois et les Wallons étaient beaucoup trop intelligents pour se quereller sur ce genre de sujets. J’aurais estimé que ces débats-là sentaient déjà le faisandé depuis longtemps et que ma génération avait des défis autrement plus importants à relever : le réchauffement de la planète, la mondialisation, le maintien de notre niveau de vie, l’instauration d’une société plus juste.

Mais en fait, non. Nous nous préparons (une fois de plus) à des élections qui tournent autour de la question de comment organiser notre Etat. Je peux déjà vous prévenir : le vote des Flamands sera radical. Les partis qui veulent une profonde réforme de l’Etat vont gagner. Et nous nous asseyerons autour de la table avec un gros paquet de revendications. Parce qu’une grande majorité de Flamands ne croit plus en l'avenir de la Belgique telle qu’elle existe actuellement.

Pourquoi la Flandre s’apprête-t-elle à voter de manière aussi radicale ? Parce que nous sommes égoïstes ? Non, loin de là. Je connais vraiment très peu de Flamands qui ne soient pas d’accord avec l'idée d’une solidarité claire et transparente. Parce que le Vlaams Belang aurait réveillé les penchants racistes de la société flamande ? Non, loin de là. Le Vlaams Belang ne joue aucun rôle d’importance au sein de notre société. A cause de sentiments revanchards par rapport à ce qui nous aurait été fait il y a cinquante ans ? Non, loin de là. Cette génération là n’existe plus.

Nous ne croyons plus en l’avenir de la Belgique parce que la Belgique ne fonctionne plus. Les réformes de l’Etat successives ont transformé notre pays en un fouillis opaque à peine gouvernable. Les compétences ne sont que mal et partiellement réparties. Et le Nord et le Sud du pays ont des visions fondamentalement divergentes sur l’avenir de ce pays. Nous risquons d'aller de mal en pis.

J'exagère ? Non. Après un épisode de formation épouvantablement long, le gouvernement Leterme précédent - avec du côté francophone, les trois grandes familles politiques - est devenu l’un des pires gouvernements d’après-guerre. Les impôts ne sont pas collectés de manière équitable. La justice fonctionne mal. Notre capitale, Bruxelles, est devenue l’une des villes les plus tristes d’Europe, dirigée par un petit groupe de barons ayant perdu tout contact avec la réalité.

Je pourrais continuer ainsi pendant des heures. Tout irait-il nécessairement mieux dans une Flandre indépendante ? Non. Absolument pas, mais pour être heureux dans une maison, il faut au moins que le toit ne fuie pas, que les fenêtres ne restent pas grandes ouvertes en plein hiver et que la toilette ne déborde pas à tout bout de champ. La base, pour arriver à avoir une meilleure économie, une meilleure approche des problèmes sociaux et des pouvoirs publics plus efficaces, c'est une profonde réforme de l’Etat.

La discussion que nous allons bientôt avoir avec vous ne portera donc pas sur la question de savoir s’il est bien nécessaire de réformer cet Etat. Mais bien de déterminer l’ampleur de cette réforme. Et non, nous ne serons pas satisfaits si l’on se contente de boucher l'un des trous du toit ou si l’une des toilettes redevient plus ou moins utilisable. La maison doit être rénovée de la cave au grenier. Si nous ne le faisons pas, elle s’effondrera bientôt. Et alors, les Flamands, les Wallons et les Bruxellois seront tous victimes.

Donc je ne veux pas Tout Pour La Flandre. Je veux une société juste et solidaire au sein de laquelle les gens prennent leurs responsabilités, ont la possibilité d'entreprendre, sont rémunérés pour les services qu’ils rendent et peuvent prendre leur avenir en main.

Si c'est possible dans une Belgique redessinée, ce sera avec plaisir. Mais s’il le faut, ce sera sans cette Belgique.