Opinions

Nous vivons une époque formidablement stimulante sur le plan intellectuel, car à la crise financière vient s’ajouter la crise de la dette, pour fusionner dans une crise apocalyptique de nos représentations : nous ne savons plus à quel saint idéologique nous vouer.

La crise financière qui débute en 2007 est une crise du capitalisme, née des expériences-Frankenstein discrètement menées par les banques, sur une échelle titanesque, dans le secteur le moins régulé de leur activité : les dérivés de produits dérivés. Si l’échec des autorités de régulation, en la circonstance, fut sans conteste, il faut une bonne dose de mauvaise foi pour instituer ces autorités publiques en fauteurs de la crise financière. La crise de 2007 est un bourgeonnement obscène du marché; en intervenant de manière déterminée, les gouvernements et banques centrales ont évité un effondrement du système, non seulement financier, mais économique et politique.

Toutefois cette opération de sauvetage n’a pu se réaliser qu’au prix du renflouement, par le contribuable, des institutions too big to fail (TBTF), i.e. qu’on ne peut laisser sombrer que si l’on est prêt à voir s’effondrer l’ensemble du château de cartes. Avec cette arrogance qui leur est coutumière (les interventions publiques du CEO de Goldman Sachs auraient réjoui Lénine lui-même), les TBTF ont beau jeu d’affirmer aujourd’hui que, pour ce qui les concerne, elles ont remboursé aux pouvoirs publics la totalité de ce qui leur avait été avancé : d’abord, cela n’est vrai que pour certains TBTF - la Federal Reserve américaine est toujours lestée de dizaines de milliards de crédits putréfiés, notamment Bear Sterns, qui ne risquent pas de trouver preneur -, ensuite la crise financière a provoqué une formidable crise économique, qui a plongé les comptes de nombre de nos concitoyens, et de nos Etats, dans le rouge écarlate.

Telle est la seconde crise que nous devons à présent confronter, celle de la dette publique. Tandis que suite à la crise financière les posters à l’effigie de Sir John Maynard Keynes recommençaient à se multiplier sur les murs de nos élites politiques - l’Etat vertueux ne venait-il pas de sauver le monde des griffes de fabulous financiers irresponsables ? -, voilà que la crise de la dette ramène cruellement les pouvoirs publics à leurs propres contradictions. Car s’il est indubitable qu’une fraction des dettes publiques européennes, US ou japonaise est la suite directe de la crise économico-financière, la problématique de la dette publique transcende très largement, dans le temps et quantitativement, la crise de 2007.

La dette publique exprime en effet une forme d’épuisement de cette démocratie que Bastiat définissait comme la tentative de chacun de vivre aux dépens de tous les autres : depuis un demi-siècle et sous des prétextes divers, les gouvernements occidentaux ne cessent de s’endetter et la part de la richesse nationale qui passe sous leurs fourches caudines, de croître. Le problème est que, pour emprunter, il faut trouver des créanciers qui sont disposés à vous prêter de l’argent; ce qu’ils ne feront que s’ils pensent avoir une chance raisonnable d’être effectivement remboursés, avec un intérêt. A mesure que votre crédibilité ira s’amenuisant, les taux d’intérêt que l’on vous réclame iront en s’accroissant : une ellipse que connaissent bien les entreprises en souffrance de trésorerie. Jusqu’au jour où votre crédit est à ce point ébranlé que plus personne n’accepte de vous prêter ne serait-ce qu’un peso argentin. De cette situation délicate pour ne pas dire désespérée, les entreprises sortent soit en redressant leurs comptes (donc en réduisant drastiquement leurs dépenses), soit par la faillite.

C’est à cette croisée des chemins que se trouvent nos malheureux Etats. Dans ce contexte de surendettement, même si les commentateurs ont les yeux rivés sur lui, l’euro n’est, en somme, qu’un détail. Le nœud de la question, c’est la dette. Prévoir l’effondrement ou la sauvegarde de l’euro - prenez les paris -, on s’en gardera (encore que la seconde branche de l’alternative paraisse nettement plus probable que la première). Mais parlons de certitudes. La première est qu’un choix très simple s’offre désormais aux Européens, qui est entre le chaos et l’exemple allemand. Pas sur le plan culturel, linguistique - Dieu nous en préserve ! - politique ou autre, mais sur deux aspects fondamentaux : le budget, et la compétitivité.

Quant à la question budgétaire, les élites nationales et européennes vont devoir désapprendre la faiblesse : il convient de fixer des limites, de budget et de déficit, claires quoique souples et, surtout, prévoir des sanctions immédiates, appliquées sans état d’âme, en cas de violation. Pas par rigorisme, mais parce que, d’une part, avec l’euro nos destins sont liés et que, d’autre part, en laissant un Etat régaler trop longtemps ses clientèles, plus dure est la chute (voyez les Grecs, et les Argentins).

Quant à la compétitivité, la situation avantageuse de l’Allemagne ne tient pas à ce qu’elle serait le paradis du capitalisme sauvage, condamnant ses travailleurs à des salaires de misère dans d’atroces conditions de travail, seulement qu’elle a su fixer des limites à la démagogie, et au règne du chantage à la violence de ses syndicats. Il y a, en matière de salaires, des limites à ne pas dépasser et ceux qui veulent gagner plus, doivent, non pas exiger une plus grande part du gâteau, mais travailler davantage, ou se mettre à leur compte. No pain, no gain : c’est une règle universelle, dans le temps et dans l’espace. Existent également, dans la proportion du nombre de fonctionnaires à la totalité de la population active, des limites à ne pas dépasser, et les Etats qui, comme la Grèce, la France ou la Belgique, s’alourdissent de fonctions publiques pléthoriques, en paient journellement le prix. Enfin, nous vivons vingt ans de plus que nos grand-parents; nous devrons travailler plus longtemps.

C’est en ce sens que nous allons tous devenir allemands, dans le meilleur sens du terme.