Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux.


Qu’elle soit liée à l’obsession de la pureté ou à l’inflation de l’orgueil, l’attitude perfectionniste est une utopie malveillante qui nous conduit par les chemins de la performance à écraser les autres sous notre suffisance.

En ces temps de méfiance généralisée et de croyance naïve dans les théories du complot, on ne peut que se réjouir de voir apparaître de plus en plus d’études et de congrès organisés par le corps médical lui-même sur le thème des erreurs médicales. Ce qu’on appelle pudiquement des événements indésirables éventuellement suivis de décès évitables n’est pas, tant s’en faut, un phénomène nouveau, mais la levée du tabou est récente et courageuse.

Les publications qui s’y rapportent établissent souvent un parallèle avec la sécurité aérienne et préconisent de s’en inspirer. La check-list qui vérifie systématiquement la conformité des différents paramètres et réglages avant le décollage a fait depuis longtemps les preuves de son efficacité. Née avec l’aviation, elle n’est utilisée dans les procédures médico-chirurgicales que depuis quelques décennies et n’y est, à ce jour, ni systématique ni obligatoire.

Un concept complémentaire, issu lui aussi de la sécurité aérienne, tarde plus encore à se faire accepter : la déclaration volontaire d’incidents non suivie de sanction. Le chirurgien, l’anesthésiste et toute l’équipe qui les entoure sont invités à signaler les "oups", c’est-à-dire les incidents mineurs et majeurs qui auraient pu avoir des conséquences dommageables, mais n’en eurent point grâce à un rattrapage efficace ou à un fameux morceau de chance ! On voit tout de suite l’intérêt majeur de cette méthode : anticiper les sources d’erreurs, affiner les check-lists, corriger les imperfections de procédures, améliorer l’apprentissage et la formation continue, etc.

Plusieurs études comparatives ont apporté la preuve de l’efficacité de cette méthode. Certaines d’entre elles ont pu démontrer par ailleurs que le climat relationnel d’un département chirurgical pouvait en être amélioré et que le risque de burn-out était quelque peu réduit dans ces équipes. Cette démarche n’est évidemment pas aussi simple à adopter qu’une check-list, il s’agit d’aller à l’encontre de la stratégie habituelle qui nous conduit à cacher soigneusement nos erreurs et nos manquements. Tendance acquise à la suite des méthodes éducatives que nous avons subies et qui reposaient trop souvent sur la punition des fautes, voire sur l’humiliation du fautif ?

Un être humain qui se sent couvert de honte souhaiterait disparaître définitivement et nier sa propre existence. On comprend qu’à la prochaine occasion, il préférera adopter la stratégie du déni de sa faute plutôt que de se dissoudre dans la honte. Ce n’est pas moi… Tendance spontanée à nous vouloir irréprochables, donc à refuser de voir, savoir et reconnaître que nous ne sommes ni des dieux ni des êtres ontologiquement coupables de je ne sais quel péché originel, mais simplement des êtres imparfaits, en devenir ?

L’erreur est humaine comme vous le savez, mais elle n’est pas qu’humaine. Rappelons-nous que, dans la théorie darwinienne, elle est le moteur de l’évolution. Une erreur de codage peut conduire à une mutation qui risque d’être si bien adaptée à l’environnement qu’elle fera jaillir de nouvelles formes de vie ! Nous sommes bien des filles et des fils de bugs ! Qu’elle soit liée à l’obsession de la pureté ou à l’inflation de l’orgueil, l’attitude perfectionniste est une utopie malveillante qui nous conduit par les chemins de la performance à écraser les autres sous notre suffisance avant de nous écraser nous-mêmes sous notre culpabilité.

Ils sont à plaindre les enfants de parents parfaits. Ils sont malheureux les partenaires de conjoints irréprochables. Notre vulnérabilité est sans doute l’antidote le plus efficace. Il faut paradoxalement être fort pour se reconnaître vulnérable, c’est-à-dire s’accepter tel qu’on est, au cœur de nos émotions, en prenant le risque d’être blessés mais vivants. Les vraies rencontres ne sont sans doute possibles que dans l’humilité du lâcher-prise et la nudité de l’instant.