Opinions

Comme juge d’instruction, Damien Vandermeersch a été amené à "œuvrer" au Rwanda dans les mois qui ont suivi le génocide et quelques années avant que plusieurs procès d’assises se tiennent en Belgique, en application de la loi belge de compétence universelle. Il publie "Comment devient-on génocidaire?".

Aujourd’hui, vous signez un ouvrage dans lequel, en partant de la question de savoir ce qui amène un citoyen ordinaire à vouloir un jour exterminer son semblable, vous mettez à nu les stratégies et les logiques conduisant à un génocide. A quelle nécessité ce livre répondait-il ?

Derrière le juge, il y a l’homme. L’homme qui a été confronté sur le terrain, à des visions et à des témoignages extrêmement forts et douloureux. J’ai vu les impacts de grenades laissés dans les murs d’une église rwandaise où se pressaient 3000 personnes assises sur des bancs rivés au sol mais soufflés comme fétus de paille par les déflagrations. J’ai entendu les récits terribles de victimes et d’acteurs du génocide.

C’était mon rôle, comme c’est celui de la justice et comme ce fut celui des procès organisés en Belgique, de donner ou de redonner un visage à tous ces gens, de mettre des mots sur des choses dont on aurait aimé qu’elles n’eussent jamais existé mais qui se sont bel et bien produites, non pas du fait de la nature mais en raison d’actes commis par des êtres humains banals, ordinaires.

Cette noirceur de l’âme humaine, j’ai voulu la comprendre, l’éclaircir.

Et qu’en concluez-vous ?

Que la nature humaine recèle une part de violence extrême pouvant déboucher sur les crimes les plus graves quand s’estompent les repères.

Certes, les crimes de masse se commettent le plus souvent dans un contexte de guerre, le cadre d’un conflit armé. Ce contexte n’induit pas nécessairement les crimes mais il permet en quelque sorte de les abriter, de les légitimer.

Toujours, ces crimes sont l’aboutissement de logiques collectives qui passent par l’exclusion de l’autre, la désignation d’un bouc émissaire, une rhétorique de rejet non pas seulement du soldat que l’on a en face de soi, mais de toute une communauté, désignée, tout entière, femmes, vieillards et enfants compris, comme l’ennemi qu’il faut nécessairement éradiquer dans son ensemble pour avoir la paix.

C’est la recherche de la solution finale, dont on sait pourtant très bien qu’elle ne fonctionne jamais.

Comment en arrive-t-on à de telles extrémités ?

Pour en arriver là, il faut justifier la violence que l’on inflige à l’autre par toute une série d’arguments de nature à la légitimer. Ce sont des arguments qui peuvent être historiques, ethniques, religieux, liés à un statut, celui de la majorité par exemple, mais qui suivent tous une même logique.

Doivent être éliminés ceux chez qui se recrute l’ennemi, ceux qui sympathisent avec l’ennemi et même ceux qui ne s’engagent pas contre lui. Pour survivre, pour ne pas être tué ou éliminé, il faut tuer et éliminer l’autre.

C’est ce processus, cet engrenage terrifiant que vous décrivez dans votre livre. Vous proposez cependant des "pistes de paix".

Je défends l’idée d’une paix raisonnable. Je sais que l’idéal d’harmonie absolue est difficile à atteindre. Il serait déjà extraordinaire qu’on arrête de se taper dessus, que l’on développe un terreau propice à la non-violence.

Il semble pourtant que, dans le monde de 2014, on soit loin du compte.

En effet, car, et c’est aussi ce que tente de montrer mon livre, la logique génocidaire peut frapper n’importe où. Des situations comme celle qui prévaut dans le conflit israélo-palestinien, en Syrie, au Liban, en Centrafrique, au Soudan sont potentiellement explosives.

Dans un précédent ouvrage, coécrit avec le professeur Henri Bosly, vous aviez démontré comment un discours extrémiste et totalitaire peut, singulièrement en période de crise, mobiliser une communauté jusqu’à l’amener à commettre des atrocités… n’importe où dans le monde. Cette démonstration est-elle encore pertinente ?

Oui, hélas. Il faut prendre garde aux stigmatisations individuelles, elles peuvent aboutir à des exterminations collectives. Prendre garde aux anathèmes jetés sur le chômeur, le pauvre ou le Wallon qui, à l’image du Juif des années ‘30, risque, par ses travers supposés, ses prétendus défauts, son existence même auprès de vous, de vous empêcher, vous et les vôtres, de conserver votre bien-être, vos acquis sociaux, votre sécurité, etc. Ce type de discours peut mener très loin.

Comment lutter contre cette terrifiante tentation ?

Selon moi, il faut absolument renforcer le lien social, manifester une considération plus grande envers ceux, pauvres, demandeurs d’asile, etc., qui subissent des violences institutionnelles, sociales et économiques tellement graves qu’elles contiennent les germes d’une révolte explosive.

Je ne veux pas être alarmiste mais je dis attention. Parler de sécurité sans parler de sécurité sociale, parler de justice sans parler de justice sociale, est potentiellement dangereux.

On ne doit pas négliger le risque d’une réaction à la violence subie qui irait dans le sens d’une adhésion aux discours extrémistes. Voyez l’exemple de la Grèce où "Aube dorée" a profité du désarroi de la population. Examinez la situation de la France, où le Front national capitalise sur l’inquiétude sociale de la population.

Dans ce contexte, quel peut être le rôle du juge ?

Le juge ne peut pas tout, certes, sa mission est surtout symbolique mais elle est aussi essentielle.

Ce que la justice peut faire et fait pour empêcher les dérives ou les réparer est important. Tout comme sont importantes toutes les initiatives valorisant le lien social. Je suis admiratif du travail fourni dans le secteur social où l’on se tient très éloigné des querelles linguistiques et des obsessions financières par exemple. On parle pourtant moins de ceux qui y œuvrent que des banquiers.

Certains diront que vous venez avec un énième livre sur le génocide rwandais et qu’on a déjà lu cent fois ce que vous écrivez.

Je ne suis pas historien ou politologue. Je ne prétends pas apporter un éclairage nouveau ou définitif sur cette tragédie. J’ai simplement voulu, comme homme, comme juriste, comme citoyen, faire part d’une expérience, rendre hommage à tous ceux qui ont souffert et proposer aux lecteurs de se demander s’ils sont à l’abri de pareil cataclysme.