Opinions

Une opinion des membres du personnel du centre pour demandeurs d’asiles de la Croix-Rouge à Tournai.


Le gouvernement fédéral a décidé de fermer cinq centres de la Croix-Rouge pour demandeurs d’asile. Un scandale !


Aujourd’hui, nous, travailleurs humanitaires, sommes confrontés à un événement grave. Le gouvernement fédéral a décidé de fermer cinq centres d’accueil de la Croix-Rouge, dans le but de faire des économies ! Nous, collaborateurs sociaux et humanitaires de Tournai, nous sentons solidaires de tous nos collègues des autres centres concernés. Nous allons bientôt nous retrouver sans emploi et l’annonce de la décision est d’une rare violence.

L’incompréhension est de mise et l’incertitude de notre avenir nous fait basculer dans une réalité à l’espoir ténu. La vie nous apprend à surmonter les écueils, et nous tenterons de les franchir, non sans difficulté. Notre avenir nous semble nuageux, incertain, surtout pour ceux qui se retrouvent dans une précarité financière. L’âge peut aussi parfois freiner la chance de rétablir dignement sa place dans la société. De cela, nos ministres n’en ont cure. Mais, par-dessus tout, le plus important, ce sont les résidents.

A Tournai, nos demandeurs d’asile ont fourni des efforts considérables depuis l’ouverture du centre pour apprendre à s’intégrer dans la ville. Les enfants se sont mélangés à ceux de leur âge, et les retours de la part de leurs professeurs sont exemplaires. Ils commencent à bien parler français et apprennent surtout à côtoyer avec intelligence la population tournaisienne. Ces jeunes déracinés participent aux activités de l’école ainsi qu’à celles proposées par le centre.

Les collaborateurs polyvalents dépensent une énergie remarquable pour leur permettre de jouir du bien-être relatif à leur âge. Ils inscrivent aussi les adultes régulièrement à des formations pour leur fournir un meilleur bagage pour l’avenir : français, néerlandais, ou des formations manuelles.

Certains demandeurs d’asile travaillent en ville avec des contrats en bonne et due forme. L’équipe médicale travaille de toutes ses forces pour assurer le bien-être des résidents. Les assistants sociaux assurent quotidiennement un relais efficace avec leurs avocats dans toutes leurs démarches procédurales. Les collaborateurs de nuit contribuent à la tranquillité du centre grâce à un travail de proximité avec les résidents. L’équipe administrative établit aussi un lien de confiance avec les demandeurs d’asile. La direction reste disponible pour gérer les problèmes rencontrés, et est soucieuse de l’évolution des dossiers.

Nous tous et sans exception œuvrons pour un travail d’écoute, en toute confiance, avec professionnalisme et humanité. Nous sommes blessés pour ces femmes, hommes et enfants qui, depuis l’annonce, pleurent d’incompréhension et se sentent aussi trahis. Toute intégration implique une déchirure, voire un inconfort physique et moral. La liste des pays traversés, à pied, en camion ou en voiture, cachés et entassés comme du bétail par des passeurs sans scrupule (que l’Europe peine à juguler), nous donne une idée du désarroi dans lequel ces êtres humains ont été plongés. Des blessures, des vies meurtries par la médiocrité et la cupidité d’êtres lâches et sans le moindre remords, profitant de leur fragilité et de leur difficulté à se défendre.

Voilà un centre spacieux (qui ne coûte rien à l’Etat puisqu’il se situe dans une caserne) dans lequel nous pouvons recevoir plusieurs centaines de demandeurs d’asile, et on préfère le fermer au prétexte qu’il fut ouvert durant la crise migratoire en 2015 ! Sans parler de plusieurs infrastructures sanitaires qui sont toujours en chantier (merci le fédéral pour la somme versée). De qui se moque-t-on ?

Nous sommes tous des exilés car nous venons d’univers différents, ce qui fait notre force et notre richesse. Mais oublier la faiblesse de ces êtres, leur affreux périple pour les voir plonger dans un deuxième désastre témoigne de l’ignorance et l’irrespect de la part des autorités. "J’ai eu le malheur et la chance d’être un émigrant", disait l’écrivain mexicain Octavio Paz. Le malheur pour nos demandeurs d’asile, la chance pour nous, de les avoir rencontrés.