Opinions

Une opinion de Martine Wijckaert, auteure et metteuse en scène, fondatrice du Théâtre de la Balsamine.

Je m’interroge sur les avis du Conseil de l’Art dramatique. Sur ses membres aussi, pour la plupart juges et parties. Sur les feux rouges qu’il adresse à des théâtres qui ne "rentabilisent pas au max".


C’est donc un feu rouge, lancé par le Conseil de l’Art dramatique (CAD) à l’endroit de la Balsa, et que la Ministre a tempéré d’une sanction qui ne s’élève qu’à 40 000 euros…

Je remercie la Ministre qui n’a donc pas suivi à la lettre l’avis du CAD, je m’interroge toutefois sur l’avis du CAD.

Il me semble avoir vécu suffisamment longtemps pour être en mesure d’évaluer le dangereux chemin emprunté depuis un peu plus de 10 ans par les instances consultatives.

Impartialité ?

Je ne vais évidemment pas m’étendre sur le caractère ambivalent de la nature des membres de ces instances, c’est de notoriété publique qu’une grande partie de ceux-ci sont à la fois juges et parties et il n’y a pas à épiloguer longuement là-dessus, même si d’aucuns s’en offusquent et lèvent les bras aux cieux en jurant de leur impartialité. Je maintiens cependant qu’il est difficile, voire impossible de tenir le fusil à la fois par la crosse et le canon… Ici en l’occurrence, le canon fut musclé, redotant sans exception à la hausse les institutions présentes en tant que membres au CAD et qui se voient ainsi rafler sans sourciller la plus grosse part du gâteau.

Rentabilisé au max…

Pour revenir à nos humbles moutons, il appert donc que le CAD ne perçoit pas la Balsa, au point de lui adresser ce feu rouge.

L’équipe de la Balsa serait-elle devenue résolument indigne de gérer cet outil fabriqué de ses propres mains, il faut le rappeler, et ouvert depuis ses débuts à la recherche et à l’émergence ? Cette même équipe serait-elle devenue incompétente au point qu’il faille l’en destituer par les voies détournées de l’étranglement financier ? Evidemment, c’est un fort bel outil, c’est le fruit des vies et des ingéniosités qui y ont créé depuis 1980. C’est la partie émergée d’un iceberg artistique de longue haleine, c’est l’aventure du temps et de l’art que cet iceberg charrie. Je n’ignore évidemment pas que ce bel outil clé sur porte puisse susciter quelque envie, "mais enfin… il faudrait quand même que ce lieu soit rentabilisé au max,… voire géré par d’autres qui… !".

Il se fait précisément que ce lieu est rentabilisé, et au max du max, mais sans doute pas selon les normes de rentabilité aveugle et immédiate telles qu’elles se pratiquent aujourd’hui.

Un travail d’horticulteur

La rentabilité de la Balsa, c’est le Temps, c’est l’Espace. Ce temps et cet espace qui ont permis le surgissement, ensuite l’affermissement de tant d’artistes dans un cadre rassurant, patient et véritablement accompagnant. C’est évidemment un risque, un pari sur l’immense histoire du temps qui se poursuivra ensuite au-delà de nos murs. C’est du compagnonnage artisanal, la transmission d’une science non écrite qui reconnaît la valeur, voire la nécessité du repentir. En fait, c’est un travail d’horticulteur curieux et amoureux. De fort beaux plants sont sortis de notre serre dont à présent de grandes institutions s’enorgueillissent, comme s’ils étaient sortis tout prêts à l’emploi de leur chapeau ! La belle affaire…

Mais que vont donc faire ces grandes institutions sans le concours patient et obscur de l’horticulteur ? Et surtout, surtout, comment vont pouvoir se développer ces toutes jeunes pousses, il faudra qu’elles soient, d’emblée, avant même d’être, insurmontable paradoxe ! Car, au sein des grandes institutions, point d’espace déployé dans le temps, mais l’obligation d’une efficacité immédiate, il n’y a qu’à observer le phénomène meurtrier qui broie de jeunes rameaux, propulsés dès le berceau aux cimes comme des objets branchés et jetés après usage au terme de leur inévitable implosion. Des produits en somme.

Pas une fabrique de produits

Ici, à la Balsa, nous ne fabriquons pas des produits, ni ne rentabilisons des produits; et nous ne le faisons pas car nous pensons que le spectateur n’est pas un client mais un humain curieux de se frotter à de l’humain, parce que nous pensons que l’artiste, le jeune artiste, et même le moins jeune artiste, a besoin de ce très particulier silence actif qui le révèle lentement mais sûrement à lui-même.

Cette démarche, toujours exaltante, souvent ingrate, n’est évidemment pas dans l’air du temps, hyperconsommateur de produits. Mais au fait, l’art est-il dans l’air du temps ? Je ne le crois farouchement pas, parce que l’art raconte, sinon impulse l’histoire du temps.

Il y aura bientôt 45 ans que je pratique ce beau métier d’insolence et d’insoumission et je n’ai jamais hésité à devoir payer mon indépendance au prix fort. Que ce soit sur un plan de pédagogue ou de praticienne, toujours, c’est la transmission, patiente et incarnée, qui a été mon centre et le restera jusqu’à ma disparition. Les jeunes et moi, nous nous sommes "entre-appris"; quant à mes acteurs, j’ai vieilli avec eux, autant qu’avec mon équipe artistique et technique, et les temps mêlés de la vie et de la fiction ont nourri nos aventures artistiques d’une explosive et réjouissante vitalité.

Je suis, c’est vrai, intimement, organiquement liée à l’histoire, la très longue histoire de la Balsa, j’en suis la mémoire autant que la trublionne malicieuse.

Cette durée seule m’autorise ces quelques lignes, ne tirez pas sur l’horticulteur !

{Chapeau et intertitres sont de la rédaction.}


Le contexte

Le Conseil de l’art dramatique (CAD) a pour mission de formuler des avis sur la politique menée dans le secteur du théâtre et, en particulier, sur l’opportunité d’octroyer un contrat-programme - gage d’une subvention garantie - aux opérateurs.

Alda Greoli, la ministre de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles (CDH), a rendu publiques le 23 novembre ses décisions. Avec des heureux et des déçus. Sur les 295 demandes de contrats-programme 2018-2022, Mme Greoli en octroie 236 dont 42 bénéficiant pour la première fois d’une aide structurelle. 59 demandes ont été soit renvoyées vers un autre type de subventionnement, soit en "phasing out" d’un an (vers l’extinction, 13 sont dans ce cas), soit rejetées.

La Balsamine avait demandé une hausse de sa subvention annuelle, elle se retrouve au final avec moins que ce qu’elle a perçu en 2016.

http://www.lalibre.be/culture/scenes/voici-le-tout-nouveau-paysage-culturel-en-communaute-francaise-5a16df90cd707514e8e242e6