Opinions

Une opinion du lieutenant général e.r. Francis Briquemont.


La dissuasion nucléaire interétatique fonctionne bien depuis la crise de Cuba en 1962. Sur quoi va déboucher le spectacle offert par Donald Trump et Kim Jong-un ? La Chine jouera un rôle majeur dans la géopolitique mondiale.


En relisant le chapitre "Paix et guerre" de ses mémoires (1), je me suis demandé ce que Raymond Aron aurait écrit s’il avait vécu le pitoyable spectacle offert récemment par Donald Trump et Kim Jong-un. S’il ne s’agissait pas de l’impact du nucléaire dans la stratégie de dissuasion, s’il ne concernait pas le rôle de président des Etats-Unis, on pourrait considérer ces échanges verbaux comme du mauvais théâtre de comique troupier. Le problème est que ces diatribes menacent la stabilité géopolitique de la planète.

Raymond Aron pensait qu’après tous les tâtonnements stratégiques dus à l’emploi des armes nucléaires en 1945, on en était arrivé progressivement à une situation géopolitique mondiale qu’il a synthétisée par : "La guerre est improbable mais la paix est impossible."

Pendant cette période de tâtonnements, nous sommes passés de la délirante stratégie de la "destruction mutuelle assurée" à la subtile stratégie de la "riposte graduée ou flexible" (qui introduisait le concept d’emploi d’armes nucléaires dites tactiques), à celle, enfin, qui semble prévaloir aujourd’hui, de la stratégie de "non-emploi en premier de l’arme nucléaire", celle-ci étant devenue une arme politique, voire de prestige, visant à empêcher tout accident majeur dans la situation géopolitique du monde.

Effondrement de l’URSS

Il n’est pas étonnant que les cinq "Grands" du Conseil de sécurité se soient dotés d’un arsenal nucléaire complet, c’est-à-dire impliquant une capacité de riposte en cas d’agression nucléaire. La France a, quant à elle, élaboré un concept de dissuasion dit "du faible au fort" initialement adapté à la situation en Europe jusqu’à la disparition de l’URSS. Notons au passage que l’Allemagne (comprenez la RFA), au fur et à mesure des années de guerre froide, a de plus en plus rejeté le concept de riposte graduée pour la simple raison qu’elle aboutissait, en cas de confrontation est-ouest, à faire de l’Allemagne un champ de bataille nucléaire, donc à sa destruction totale.

Le général américain Colin Powell évoque aussi dans ses mémoires "la folie" qui consistait à planifier l’emploi de centaines d’armes nucléaires. L’effondrement de l’URSS a enfin permis de calmer les esprits et, comme l’écrit encore Raymond Aron, les responsables des grands Etats de ce monde ont admis que se détruire l’un l’autre n’a vraiment aucun sens.

© Vincent Dubois

Israël et Iran

Un problème délicat, celui de la prolifération des Etats nucléaires, s’est ensuite posé après 2000. les cinq Grands ont finalement estimé qu’il fallait éviter l’arrivée de nouvelles puissances nucléaires dans le jeu de la géopolitique mondiale. Celle du Pakistan était déjà problématique. Une différence fut cependant faite entre "nucléaire civil" et "nucléaire militaire". Israël était depuis longtemps un cas particulier. Tous les spécialistes considèrent qu’Israël dispose d’une capacité nucléaire mais son gouvernement ne l’a jamais reconnu et on peut le comprendre. Le développement de cette capacité a, en effet, été l’objet d’un grand débat en Israël et l’exiguïté du territoire (20 000 km2) y est sans doute pour quelque chose, car plus la superficie d’un Etat est petite plus il est vulnérable à une frappe nucléaire. Raison pour laquelle, entre autres, le gouvernement israélien était vent debout face à l’éventuel nucléaire iranien; pour laquelle aussi Israël a développé un puissant outil de défense uniquement conventionnel lui permettant d’affronter et de vaincre n’importe quel adversaire.

En ce qui concerne le Pakistan et l’Inde, on peut dire que jusqu’à présent en tout cas, ces deux Etats respectent les règles tacites de la dissuasion. Le cas de l’Iran est, lui, exemplaire car, pour la première fois, un Etat important renonce à l’arme nucléaire suite à une longue négociation (plusieurs années) qui a débouché sur un accord dit "à cinq plus un", l’Allemagne ayant rejoint les cinq Grands; cet accord que l’irrationnel Donald Trump voudrait maintenant rejeter d’un revers de main.

Le cas de la Corée du Nord

Reste aujourd’hui le cas de la Corée du Nord qui ne se résoudra pas avec des invectives réciproques. Cette réflexion de Raymond Aron s’adapte bien à la querelle actuelle entre les USA et la Corée du Nord; il écrivait : "Nous ne voulons pas détruire celui qui veut nous détruire mais le convertir à la tolérance et à la paix." La première partie de cette phrase pourrait représenter l’attitude des USA mais nous en sommes loin avec la menace de destruction totale de la Corée du Nord, exprimée par Donald Trump à l’Onu. Comme pour l’Iran, il faudra du temps pour résoudre "pacifiquement" le problème.

La Corée du Nord est le dernier Etat "communiste" pur, c’est tout dire. Ses dirigeants font le complexe de l’encerclé et se sentent surtout menacés par les USA. Avant toute chose, disons que la Chine est sans doute la mieux placée pour expliquer aux Coréens ce qu’est la dissuasion nucléaire et que comparer aujourd’hui les puissances respectives des USA et de la Corée du Nord est plutôt ridicule tant la supériorité des premiers est écrasante.

Deux hypothèses

Cela dit, sans jouer au prophète Philippulus qui annonçait la fin du monde dans "L’Etoile mystérieuse" d’Hergé (évoqué dans ces pages par le chroniqueur Xavier Zeegers), on pourrait peut-être imaginer quelques hypothèses d’évolution de la situation.

Logique (trop sans doute) : la Chine et la Russie appliquent correctement les sanctions décidées à l’Onu; conséquence, un étranglement progressif économique de la Corée du Nord l’oblige à arrêter de facto le développement de son arsenal nucléaire - un bien grand mot pour l’instant -, à se "taire" et à accepter peut-être une négociation (comme pour l’Iran) sous la houlette de la Chine.

Possible (si pas probable) : la Corée du Nord ne tient aucun compte des décisions de l’Onu ou, à la limite, commet l’irréparable en franchissant une ligne rouge imaginée par les USA ou encore en engageant des "hostilités" quelque part. Dans ce cas, la réaction des USA serait probablement immédiate et leur supériorité est telle qu’ils pourraient "neutraliser" la Corée du Nord avec leurs seuls moyens conventionnels. La Corée du Nord est alors "oubliée", on passerait inévitablement à une grande négociation sino-russo-américaine afin de maintenir la stabilité géopolitique en Asie.

Cinq conclusions

  1. La dissuasion interétatique fonctionne bien depuis la crise de Cuba (1962).
  2. Les armes nucléaires ne sont pas près de disparaître; toutes les puissances nucléaires ne cessent en effet de moderniser leurs arsenaux. Le Nobel de la paix n’y changera rien !
  3. La Chine jouera un rôle majeur dans la résolution pacifique du conflit.
  4. Comparer la guerre froide de 1945 à 1990 à une soi-disant guerre froide américano-coréenne aujourd’hui semble tout à fait fantaisiste.
  5. Si Donald Trump pouvait aussi se taire… mais c’est sans doute trop lui demander.


(1) Raymond Aron, "Mémoires", Ed. Julliard, 1983