Opinions Une opinion de Jean Deraemaeker, philosophe (1)

Les pensées lointaines progressent avec une force directement proportionnelle à leur lenteur.

Si la patience était seulement cette "aptitude à supporter avec constance ou résignation les maux, les désagréments de l’existence" et cette "qualité de quelqu’un qui peut attendre longtemps sans irritation ni lassitude" (2), on ne lui trouverait sans doute pas grand intérêt tant elle exprime une résignation proche de l’écrasement de l’individu sous le poids des événements.

Mettons donc à l’épreuve de notre réflexion cette autre définition de la patience comme "capacité à persévérer, esprit de suite, constance dans l’effort".

Dévorés par l’impatience de vivre

En matière de patience, les paradoxes ne sont jamais loin, liés qu’ils sont à nos débats avec le temps qui passe et la précarité de notre existence. La patience exige de la lenteur et de l’arrêt, lors même que nous sommes pressés de vivre tous ces "moments extraordinaires" dont nous espérons tirer la substantifique moelle.

Je crois me souvenir que, dans son journal, Kafka affirme en une courte sentence que c’est par impatience que nous avons perdu le paradis.

On voulait savoir de façon immédiate ce qu’il en était du bien et du mal, on désirait éventuellement devenir l’égal de Dieu, le plus tôt serait le mieux. Résultat : une catastrophe existentielle, travail et souffrance. Mais aurait-il pu en être autrement ? Comme le ver dans le fruit, l’impatience était déjà dans l’éternité.

Dès lors nous, pauvres mortels, comment pourrions-nous jamais faire preuve de patience, tant nous sommes animés d’un vouloir-vivre féroce qui, de se heurter à la mort, s’exaspère ? Il suffit d’un rien, d’un incident apparemment anodin, pour déclencher la virulence de ce phénomène.

Yasmina Reza raconte (3) : "Je me suis retrouvée un jour derrière une grosse femme lestée par ses cabas qui zigzaguait sur le trottoir, m’empêchant de la dépasser, et j’ai éprouvé ce sentiment d’impatience terrible qui nous saisit tous dans cette situation. C’est fou comme on peut être, parfois, dévoré par l’impatience de vivre. Ce vouloir-vivre schopenhauerien nous détermine : nous passons notre vie à le policer, à l’équarrir, à tenter de l’organiser, mais il est là."

L’impatience de vivre nous dévore. Nous aurons beau développer des théories idéalistes contraires à cette volonté fondamentale de l’humain, cela n’y changera rien.

Le temps juste de laisser être

Nous ne gommerons jamais notre impatience de vivre. Ce n’est ni nécessaire ni même souhaitable car cela nous rendrait amorphes. Pour autant, la patience nous demeurerait-elle à jamais étrangère ? C’est dans l’élément même de cette impatience que la patience (esprit de suite, effort, persévérance) trace son sillon.

Dans nos rapports avec les autres, la patience joue un rôle essentiel, dans la mesure où elle marque ce temps d’arrêt où l’on suspend son jugement, juste le "temps juste" de laisser être, de laisser venir les choses, pour que le temps soit un temps vécu comme un flux et non comme une condamnation à mort.

Méditer la patience, c’est du même coup patience de la méditation.

Méditer, tout en marchant par exemple, c’est laisser être la pensée qui, en nous, pense plus que nous ne pensons à l’ordinaire. Des pensées lointaines habitent notre existence pour en questionner le sens. Elles se sont formées en nous depuis longtemps. Sans jamais aboutir vraiment. Elles restent des questions. Tantôt abandonnées, tantôt reprises, elles reviennent, elles insistent, elles persévèrent. Souterraines, à remontée lente. Elles nous demandent accueil et exigent notre vigilance.

Les pensées lointaines progressent avec une force directement proportionnelle à leur lenteur. Patience donc ! Elles nous font vivre, lointaines et cependant familières, à force.

-> (1) Auteur de Le Souci de rien. Doutes et démêlés (1993) et L’Art de rien. Art, mort, amitié (1995) à La Lettre volée

-> (2) Définitions du dictionnaire Larousse.

-> (3) Entretien au magazine "Lire" de septembre 2005.