Opinions

Le journaliste Nicolas Santolaria travaille pour le supplément "Epoque" du "Monde" où il tient la chronique Bureau-tics. Il vient de publier aux éditions Allary un livre intitulé "Comment j'ai sous-traité ma vie". Nous avons eu l'occasion de le rencontrer et de discuter avec lui de ce dernier projet, qui interroge nos modes de vie et notre société toujours plus connectés. Entretien.


Dans votre dernier livre, vous racontez comment vous avez délégué la gestion de la plupart de vos tâches quotidiennes à des sites spécialisés. D’où vous est venue cette idée ?

C’est une thématique sur laquelle je travaillais depuis un moment. J’avais notamment écrit un article décrivant des gens couchés sur leur canapé, qui regarderaient tout le temps la télévision et ne seraient plus là que pour vider des canettes de soda, comme les êtres humains à la fin du dessin animé Wall-E. En fait, avec tous les services proposés sur Internet, on ne fait plus rien, on devient des sortes de super patates existentielles. Je me suis dit que c’était quelque chose d’intéressant à explorer… Je voulais pousser l’expérience le plus loin possible et, en même temps, il y avait un défi d’écriture. Quand on réalise un reportage sous la forme de livre, on se dit qu’on va parler de sa vie, de ce qu’on a vécu de manière très intense. Or là, c’est exactement l’inverse, je parle d’une vie qui n’a pas été vécue, parce qu’elle a été déléguée au maximum.

Vous avez même délégué le renouvellement de votre stock de chaussettes, n’est-ce pas ?

Tout à fait. J’avais pris un abonnement sur un site spécialisé. J’étais censé recevoir de nouvelles paires de chaussettes tous les mois dans ma boîte aux lettres, pour ne plus même avoir à penser à aller en acheter au magasin. Seulement, au bout d’un moment, les chaussettes n’arrivaient plus. Cela m’a causé un certain stress, j’ai dû envoyer un message au site spécialisé, puis un deuxième faute de réponse. Et cela m’a donc coûté des efforts pour que mes commandes arrivent à nouveau. Le site me promettait de gagner du temps, l’équivalent de 20 jours sur toutes les années que j’aurais encore à vivre, mais en pratique j’ai gaspillé de longues minutes en tracas administratifs.

Sous-traiter sa vie, ce n’est donc pas si simple ?

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