Opinions

Une chronique d'Eric de Beukelaer.

Le temps de la rentrée est propice au dépoussiérage de nos petites inerties.

Souvent le matin, je me rends à la cathédrale de Liège pour célébrer l’office et l’Eucharistie avec mes confrères chanoines. Assis dans une stalle agrémentée d’un petit coussin, je prends ainsi part à la prière commune. Mais voilà… Sans doute fatigué par des générations de postérieurs de mes pieux prédécesseurs, le coussin de ma stalle avait développé une tendance à pencher vers l’avant. Avec pour fâcheuse conséquence que jamais je n’étais assis confortablement. Après avoir supporté stoïquement et ce, plusieurs années durant, pareil désagrément, je pris un matin - au beau milieu de l’office - une décision révolutionnaire : celle de retourner mon coussin. Si je raconte cette anecdote insignifiante, c’est que je la trouve hautement signifiante. Elle illustre, en effet, l’humaine inertie à changer les choses, même les plus évidentes. Je me souviens de ce jeune chef scout de même pas 18 ans, auquel je suggérais quelques évolutions mineures dans son mouvement de jeunesse, qu’il refusait avec énergie. Quand je lui demandai ses raisons, il répliqua tout de go : "On ne changera rien, parce qu’on a toujours fait comme ça !" Le peu que ce brave garçon avait vécu lui semblait déjà avoir valeur d’éternité…

S’il existe bien une force rivale de l’Esprit Saint dans la société comme dans l’Eglise, c’est la force d’inertie. Combien de légitimes et salutaires évolutions sont étouffées par cet argument péremptoire : "On a toujours fait comme ça." L’objection n’est pas forcément injustifiée. La voix de la tradition est constitutive de la vie humaine et ecclésiale. Une pratique constante et éprouvée au sein du peuple chrétien énonce souvent quelque chose des chemins de l’Esprit. Mais "souvent" ne veut pas dire "systématiquement". Une bonne part de notre difficulté à nous adapter aux exigences du moment est justement due à notre manque de résilience au changement. Les habitudes prises nous rassurent, car elles dispensent de l’effort d’adaptation et protègent de l’insécurité que toute évolution charrie. En me lisant, le lecteur pense peut-être que mon propos vise les grands débats d’Eglise. A ce niveau aussi, un discernement doit se faire pour départager tradition et inertie. Cependant, plutôt que de viser la paille au loin, commençons par voir la poutre en nous-mêmes. Tant d’évolutions concrètes nous bousculent dans nos précieuses petites habitudes. Imaginons que votre curé enseigne lors d’un office dominical que - selon lui - le Christ ne serait pas ressuscité… Il y a de fortes chances que l’assemblée accueillera pareil message, qui pourtant mine les bases-mêmes du christianisme, avec un étonnement fugace. Bien vite, la perspective de déguster le poulet du dimanche agrémenté de bonnes frites, aura détourné l’attention. Si, par contre, ce même curé annonce un changement dans l’horaire des messes et leur lieu de célébration, parions que la paroisse sera en ébullition, car atteinte dans le confort de ses habitudes. Je me trompe ?

Le meilleur allié de notre tendance à l’inertie est le discours incantatoire. Il s’agit de ce type de langage démobilisant qui commence par : "Il faudrait que…" et se termine par une dissertation sur les maux de l’époque et sur les gens qui "sont méchants". C’est oublier qu’une époque n’est pas pire qu’une autre et que "les gens"… c’est chacun de nous. C’est surtout se dédouaner à bon marché de notre responsabilité d’humain et de chrétien. Remplaçons donc tous ces "il faudrait", par un : "je m’engage à". Pensons-y. Le temps de la rentrée est propice au dépoussiérage de nos petites inerties. "On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres; autrement, les outres se rompent, le vin se répand, et les outres sont perdues; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et le vin et les outres se conservent." (Matthieu 9,17)

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