Opinions
Une opinion d'André Linard, journaliste et citoyen.


On peut comprendre l’affirmation : "On ne peut pas accepter toute la misère du monde." Mais doit-on l’approuver?


Quand, dans le débat sur l’accueil des migrants, on entend qu’on "ne peut héberger toute la misère du monde", il est utile de se rappeler d’où l’on vient en matière de relations Nord-Sud.

Vers 1970, après l’époque des indépendances africaines, l’idée d’un Nouvel Ordre économique international (NOEI) a vu le jour. Elle reposait sur l’analyse d’une dépendance des pays alors appelés du Tiers-monde et - pour faire court - d’une ponction de leurs richesses par la colonisation et par les entreprises multinationales. Le NOEI devait donner aux pays du Sud une plus grande maîtrise de leur développement en régulant les mécanismes du commerce international. L’Europe le mit partiellement en œuvre en concluant avec ses anciennes colonies la Convention de Lomé. Il devait être complété d’un développement dit autocentré, utilisant en priorité les ressources locales pour répondre aux besoins des populations. L’agriculture, en particulier, devait être orientée vers la subsistance de la paysannerie afin d’éviter l’afflux d’une masse de pauvres d’abord vers et dans les villes, ensuite vers l’étranger. Bien entendu, les tenants de ces thèses furent qualifiés au mieux de rêveurs utopistes, au pire de marxistes attardés.

Vint ensuite la vague néolibérale qui, à partir des années 1980, changea la donne. Le souci du développement céda le pas à l’obsession de la croissance. Les besoins et les ressources locaux furent discrédités au profit de l’investissement étranger orienté vers le marché mondial. La coopération au développement parut beaucoup moins utile que l’humanitaire qui sauvait des vies sans rien changer durablement. En parallèle, les élites des pays du Sud ont montré qu’elles sont tout aussi capables de maltraiter leurs propres populations que les puissances économiques du Nord. Aujourd’hui, le discours selon lequel une bonne partie de la richesse de nos pays provient de la domination sur le Sud ne passe plus. Non pas qu’il est faux : il n’est plus dans l’air du temps.

Aujourd’hui, dans nos pays du Nord collectivement riches, la précarité des autochtones s’accroît elle aussi alors que d’autres deviennent "scandaleusement riches". Comment des personnes ayant elles-mêmes du mal à nouer les deux bouts voire condamnées à vivre dans la rue pourraient-elles accepter que l’on consacre des ressources à l’étranger ? C’est pareil pour la petite classe moyenne qui n’est pas encore pauvre mais craint pour son avenir. On peut dès lors comprendre l’affirmation devenue courante selon laquelle on ne peut accepter "toute la misère du monde". Occupons-nous d’abord de nos pauvres.

Comprendre, oui. Approuver ? Ce serait d’abord oublier que ce sont souvent les mêmes qui agissent en solidarité avec les victimes qu’elles soient d’ici ou d’ailleurs et les mêmes qui ne font rien, ni pour les unes ni pour les autres. Ce serait surtout la victoire du "diviser pour régner" entre catégories de personnes précarisées dont les unes se sentent menacées par les autres alors qu’elles sont ensemble victimes d’un même système. Calculer le coût d’un migrant pour notre société et ce qu’il peut apporter est non seulement techniquement vain parce que chacun met dans la balance des chiffres invérifiables ou soigneusement choisis. C’est aussi rater sa cible parce qu’aujourd’hui, ce sont les mêmes dirigeants qui, en actes, tentent de réduire la sécurité sociale à sa portion congrue et, en paroles, en imputent la responsabilité aux autres.

La Belgique ne doit pas accueillir "toute la misère du monde". On imagine d’ailleurs mal que l’avenir de pays du Sud réside dans le départ massif de leurs jeunes les plus dynamiques. Mais collectivement et malgré la réalité de la pauvreté, la Belgique est un pays riche. Elle n’en a pas la volonté mais elle a les moyens d’accroître quantitativement et d’améliorer qualitativement sa politique de coopération pour qu’elle serve réellement aux populations dans les pays de départ. Ce ne serait que leur rendre une partie de ce qui a permis notre richesse.