Opinions Paternaliste, raciste, lui ? Non ! Une lecture fine montre que l’auteur du "Tour du Monde…" est un sacré farceur !
Une opinion de Blanche Wattier, étudiante à l'UCL en passe de décrocher son Master complémentaire latin-français.


Dans le cadre de mon master en latin-français à l’UCL, je viens de réaliser un travail de fin d’études sur le théâtre de Jules Verne. Il va donc sans dire que l’opinion publiée le samedi 17 juin dans "La Libre" à propos de la pièce "Le Tour du monde en 80 jours", que j’ai également eu l’occasion d’aller voir, a tout particulièrement attiré mon attention. Après lecture, je me suis sentie interpellée et plus encore, interloquée. Le roman de Jules Verne, un texte, je cite, "impérialiste, paternaliste, raciste" ? D’après ma connaissance de l’œuvre vernienne, je n’en suis pas sûre du tout.

En effet, dans sa démarche littéraire, Jules Verne s’avère être un auteur particulièrement enclin à l’ironie et au second degré, ce que montre une lecture fine de son œuvre. Le problème avec Jules Verne, c’est qu’on croit le connaître. On a en tête quelques titres emblématiques de ses Voyages extraordinaires; on voit en lui un auteur de science-fiction pour la jeunesse, un homme complètement ancré dans l’idéologie positiviste du XIXe siècle. Or, je peux vous dire que Jules Verne, c’est un sacré farceur.

Lié par son contrat avec son éditeur Hetzel, l’écrivain doit, en effet, officiellement faire l’apologie de la science dans ses romans. Mais ce programme est loin de satisfaire la fantaisie de Jules Verne, homme d’imagination qui voit avant tout dans la littérature un moyen de s’extraire du réel. C’est pourquoi, si l’on regarde l’ensemble de son œuvre, on s’aperçoit que Verne s’amuse à déjouer et subvertir par des allusions subtiles le projet de son éditeur. Par exemple, la figure du scientifique, façon "savant fou", est très souvent présentée de façon ridicule. Au fur et à mesure de sa carrière, Jules Verne se montre de plus en plus critique face aux excès auxquels peuvent mener les avancées scientifiques et techniques. Or, ce même regard critique habite Verne s’agissant des rapports entre les peuples.

Concernant "Le Tour du monde en 80 jours", les deux auteurs de l’opinion dénoncent les stéréotypes que véhiculerait la pièce à propos des peuples non-européens. Mais elles omettent de souligner le fait que de "bons Européens", de "bons Blancs", sont également - et surtout eux - tournés en ridicule et caricaturés. En effet, les gentlemen anglais, qu’il s’agisse des membres du Reform-Club, du détective Fix, ou de Philéas Fogg lui-même, sont tous moqués pour leur étroitesse d’esprit et leur manque de souplesse. Face à eux, le domestique Passepartout est au contraire valorisé pour sa capacité d’adaptation, son inventivité et sa fantaisie.

A mon sens, ce qu’il faut retenir de tout ceci, c’est que Jules Verne exploite les stéréotypes, il en joue, il les porte jusqu’à la caricature, mais ne s’en fait nullement le porte-parole. Mes études en lettres m’ont appris qu’il faut toujours se garder, lorsqu’on interprète une œuvre littéraire, de céder à la tentation de ce qu’on appelle "la théorie du reflet" : c’est-à-dire qu’il ne faut jamais oublier que la littérature ne se contente pas de reproduire la réalité, mais plutôt elle la transforme. Une œuvre littéraire s’inscrit nécessairement dans une réalité sociale donnée, mais sans être assujettie à cette réalité sociale. Elle part d’elle et la poétise, la sublime ou, comme ici, la caricature.

Pour conclure, je voudrais préciser une chose qui est complètement oubliée aujourd’hui, c’est le fait que Jules Verne n’est pas seulement un romancier, il est aussi un homme de théâtre ! "Le Tour du monde" a ainsi fait l’objet d’une adaptation, dès 1874, et a rencontré un succès retentissant. Dans l’écriture théâtrale, Jules Verne s’amuse encore plus que dans l’écriture de ses romans. Au théâtre, il cherche à en mettre "plein la vue", et est résolument du côté du spectaculaire, de la surenchère, de l’évasion. C’est ce qui a fait à l’époque le succès de la pièce. Second degré et émerveillement sont également les maîtres-mots de la pièce présentée au Théâtre du Parc, qui mérite pour cette raison amplement son succès.