Opinions

Critiquer le Pacte d'Excellence est une chose, nier la réalité des inégalités sociales, une autre. Un témoignage de Nico Hirtt, de l'ASBL APED (Appel pour une école démocratique).

Le Pacte d’Excellence suscite des craintes légitimes chez les défenseurs d’une école démocratique : le tronc commun allongé à 15 ans peut-il réussir, dès lors que l’on ne renforce pas drastiquement l’encadrement en début de scolarité ? Atteindra-t-on l’excellence si l’on ne recentre pas les programmes sur des savoirs solides, structurés, ambitieux et non sur les vagues compétences transversales et le touche à tout des référentiels actuels ? Réduira-t-on la ségrégation sociale sans s’attaquer au marché scolaire ?

D’une toute autre nature est la critique du Pacte développée par Wouter Duyck, à la demande du député Laurent Henquet (MR). Pour ce psychologue de l’Université de Gand, c’est le principe même d’un allongement du tronc commun qu’il faut condamner, parce que cela conduirait inévitablement à un nivellement par le bas. Duyck soutient en particulier que l’enseignement flamand serait meilleur que le francophone parce qu’il a conservé l’orientation des élèves à 12 ans, contre 14 ans en FWB.

Cette affirmation ne tient pas la route.

D’abord, Wouter Duyck omet d’autres différences entre les enseignements francophone et flamand. Par exemple le fait que les programmes de cours flamands n’ont pas subi la détestable réforme dite de "l’approche par compétences" imposée par les ministres Onkelinx (PS) et Hazette (MR). Ou encore le fait que les dépenses par élève sont presque 20% supérieures en Flandre que chez nous : classes moins nombreuses, profs mieux payés, meilleur équipement et infrastructures…

Mais surtout, la thèse de Wouter Duyck est absolument contredite par les comparaisons internationales. Sur 30 pays européens, 17 organisent un tronc commun jusque 15 ou 16 ans. Il ne s’agit pas seulement des pays scandinaves, dont on parle souvent, mais aussi de la Pologne, du Royaume Uni, de l’Irlande, de l’Espagne, de l’Estonie et bien d’autres. Certains de ces pays, comme la Finlande et l’Estonie, figurent parmi les champions des test PISA. D’autres, comme la Roumanie, ont des performances médiocres. De même, parmi les systèmes qui orientent les élèves de façon précoce, certains, comme la Flandre, affichent de très bons scores moyens alors que d’autres, comme la Slovaquie et la Hongrie, figurent dans le bas du classement. En fait, une analyse statistique rigoureuse dévoile une très légère corrélation positive entre la durée du tronc commun et les performances PISA. L’allongement du tronc commun ne devrait donc pas rapporter grand chose en termes de scores moyens : pas de progrès fulgurants sans doute, mais certainement pas la catastrophe annoncée par Wouter Duyck et le MR.

Racisme social

Ce que montrent en revanche ces comparaisons internationales, c’est qu’un tronc commun de longue durée est une condition absolue (mais pas forcément suffisante) pour obtenir un enseignement socialement équitable. Les systèmes qui séparent les élèves en filières avant l’âge de 14 ans figurent tous, sans exception, parmi ceux où les écarts de résultats entre riches et pauvres sont les plus élevés : c’est la cas de la Tchéquie, de la Hongrie, de la Slovaquie, de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Fédération Wallonie-Bruxelles… et de la Flandre ! Chez nos voisins du Nord, la relation entre l’indice socio-économique des élèves et leur score PISA est la plus forte d’Europe, après la France.

Wouter Duyck ignore-t-il cette réalité ? Certainement pas, mais il préfère ne pas en parler car elle va à l’encontre d’un dogme central du courant de la psychologie cognitive auquel il appartient : selon lui, les inégalités sociales à l’école résultent moins du fonctionnement de nos systèmes d’enseignement que de facteurs "immuables", car génétiques. Lui et les partisans de ce courant idéologique affirment en substance que les enfants de familles riches réussissent mieux à l’école pour la simple raison qu’ils sont généralement plus intelligents ; et que la plupart des enfants de pauvres échouent parce qu’ils ne sont pas intellectuellement capables. Cette espèce de racisme social se fonde sur une interprétation arbitraire et largement controversée des tests de QI, promue notamment par des psychologues cogniticiens américains proches des mouvements suprémacistes blancs. Elle fut rendue célèbre par la publication, en 1994, de l’ouvrage The Bell Curve où Herrnstein et Murray soutenaient que les différences scolaires entre blancs et noirs s’expliquaient principalement par la supériorité intellectuelle des blancs, attestée par leurs scores de QI. Wouter Duyck affirme pareillement que les inégalités sociales de perfomances scolaires s’expliqueraient "au moins pour moitié par l’effet invariant du QI", c’est-à-dire par l’inégale intelligence des riches et des pauvres (De Tijd, 9 mars 2018). Voilà pourquoi il juge superflu, voire dangereux, de chercher à rendre l’enseignement plus égalitaire.

Une chose est de critiquer le Pacte, si l’on estime qu’il ne sera pas en mesure de tenir ses promesses d’excellence et d’équité. Autre chose est de refuser l’idée même d’une réforme en niant, contre toute évidence scientifique et au nom de thèses nauséabondes, la réalité des inégalités sociales dans notre enseignement. 

Les intertitres sont de la rédaction.