Opinions

Une chronique de Marthe Mahieu, anicenne directrice d'école fondamentale, normale et secondaire.

Que penser du Pacte d’excellence qui alimente ces jours-ci les débats ? L’ancienne combattante de l’enseignement que je suis demeure perplexe… C’est bien de travailler en concertation, de demander l’avis à toutes les parties concernées, sauf qu’on en a oublié une, celle qui est au centre, celle dont on parle tout le temps mais qu’on n’interroge pas : les élèves. Car enfin, il faut s’attendre à ce que les directions et les pouvoirs organisateurs défendent avant tout leur autonomie de gestion. Et ce n’est pas un mal : rien de pire en éducation que la bureaucratie, celle qui standardise et paralyse, qui fatigue à des travaux dont le sens et l’efficacité vous échappe. Mais l’absence de contrôle, si elle peut favoriser l’innovation productive et le dynamisme - parfois à la limite de l’illégalité, et tant mieux - peut aussi, dans d’autres lieux, laisser s’installer l’inertie, voire la complaisance face à des manquements lamentables. Donc, bien des résistances à vaincre de ce côté, pour que tous les élèves soient accompagnés et donnent le meilleur d’eux-mêmes…

Les syndicats de l’enseignement, évidemment, veillent jalousement à défendre les incontournables "droizakis" ainsi que le "confort-prof". Normal, mais pas vraiment de quoi encourager l’appétit pour un changement pourtant urgent. Car le métier d’enseignant, actuellement, est tout sauf confortable. Comme celui d’explorateur, de démineur, de trapéziste, de pompier, de chercheur d’or… Si on veut du confort, il faut choisir autre chose, de moins exaltant certes, mais de plus tranquille. Les parents, eux, cherchent un système qui assurera à leurs enfants les meilleures places dans la société. En fait, c’est illusoire, mais on les comprend.

Et les élèves ? Leur a-t-on demandé ce qui les aidait à réussir, ce qui les poussait à développer leurs talents ? Surtout aux 40 % qui n’y réussissent pas ou pas bien, à ceux qui décrochent avant la fin, à ceux qui s’ennuient, à ceux qui se sentent complètement étrangers à la culture scolaire ? On pourrait demander aussi à ceux qui réussissent ce qui les motive, ce qui les intéresse, quels sont les profs qui les emballent ? On serait peut-être étonné. J’ai neuf petits-enfants, et leurs confidences scolaires m’interpellent.

Dans le Pacte, il y a évidemment des propositions incontestablement bonnes. Côté système, dissocier dans l’enseignement francophone le pouvoir organisateur du pouvoir régulateur et contrôleur. C’est tellement évident qu’on se demande pourquoi on ne l’a pas fait plus tôt. Côté terrain : le renforcement de l’école maternelle. Car c’est fabuleux ce qu’un enfant de 4 ans ou 5 ans peut apprendre. Il faut lui fournir avec art et abondamment ces langages, ces intérêts, cette culture, ces mécanismes mentaux sur lesquels il s’appuiera toute sa vie. J’en ai vu de nombreux exemples, moi qui ai passé le jury central pour pouvoir enseigner durant quelques années en maternelles, alors que j’étais à l’époque prof du secondaire… Encore faudrait-il renforcer la formation des instituteurs. Et pourquoi discuter un allongement des études pour lequel on n’a de toutes façons pas les sous, alors qu’il y a des tas de choses qu’on pourrait améliorer au sein du programme actuel en trois ans ? Dernière perplexité : pourquoi va-t-on chercher ses modèles en Finlande ou en Corée du Sud, pays dont l’environnement socio-économique et culturel est si éloigné du nôtre, alors qu’on néglige (qu’on refuse ?) de prendre exemple sur nos compatriotes flamands, qui, de toute évidence, réussissent mieux que nous depuis des années ? Cela doit faire partie du surréalisme belge.

L’enseignement est un art avant tout, il y faut du talent, de l’imagination, de la persévérance et de la technique, un peu d’inspiration aussi, et beaucoup d’engagement, de générosité… Si on interroge les élèves, on voit que c’est quand ils rencontrent un prof de ce type qu’ils se dépassent, font des efforts dont on ne les aurait pas cru capables. Mais le système alors, direz-vous, quel système ? Et bien, le système qui favorise l’émergence de tels profs! Il y en a déjà beaucoup, en fait. Peut-être faudrait-il les valoriser davantage ? De ce côté-là aussi, il y a de bons plans dans le Pacte. Puisse-t-il poursuivre sa route et aboutir à des écoles francophones où l’efficacité s’allie à l’équité. Je forme des vœux pour voir encore mes arrière-petits-enfants en profiter !