Opinions

SAMEDI, DIMANCHE

Ni objective, ni rationnelle quand j'écris, il me sera donc impossible d'adopter le coup de plume du journaliste tant la sensibilité et les émotions gouvernent mes pensées. Ainsi, à mon arrivée à Paris, le vendredi soir, je suis toujours saisie par la densité humaine de la gare du Nord, la foule qui jaillit du métro, les visages tendus, harassés, le pas pressé. Sur la trajectoire du métro, un Africain au sourire d'ivoire harangue le débit ininterrompu des passants d'un puissant «ralentissez» . Cet homme, arrêté au coeur du grand défilé, suspend un temps ma course. Certes, l'invitation à prendre le temps s'accompagne d'une tentative de vente du journal des sans-abri. Le ténor adapte son annonce à mon passage. Il repère ma tenue vestimentaire et souligne celle-ci d'un aimable «La grande fille en rouge, va-t-elle s'arrêter?». À sa manière, il salue mon arrivée à Paris, ce qui me réconforte.

LUNDI ET MARDI

Le Forum des Halles, outre l'horreur économique et esthétique qu'il représente depuis qu'il a avorté le ventre de Paris, offre quelques points de vue insolites. L'incommunicabilité y règne mais certains essaims vivaces échappent à l'isolement. En fin de journée, de petits groupes se rassemblent sur la Place Carrée. Les visages sont expressifs, les mains évoluent avec majesté dans une complexité chorégraphique. Parlant dans le plus profond silence, ils ne sont pas malentendants. Ils ont même l'air de bien s'entendre. Ils sont sourds et leur école n'est pas loin.

Au plus profond des galeries glauques et glissantes les princes du sous-sol se retrouvent. De jeunes hommes, noirs ou basanés, aux corps athlétiques, sinuent, ondoient ou débitent leurs membres au rythme des percussions. Les pieds avancent, glissent vers l'arrière créant l'illusion du cheminement. Sans crier gare l'un d'eux se jette au sol, bras et jambes rayonnants. Il soulève d'une main l'arabesque d'un corps ployé à l'horizontale, pose son crâne rasé contre la surface lisse et se dresse sur cet axe fragile. Ses bras, tels des balanciers, l'emportent dans un tourbillon. Sublime derviche rappeur, regardant le monde à l'envers et dont les gestes déliés nous donnent une leçon de relativité.

MERCREDI

De retour à Bruxelles, les petits-déjeuners se déroulent chez ma bonne voisine Suzon. Cette vieille dame, qui subsiste avec une pension dérisoire, son chat et son perroquet, est pour moi une véritable source d'informations. Je ne possède ni téléviseur, ni voiture, ni téléphone portable, ni fax, ni Internet. La réalité, vue et entendue par le filtre de Suzon, est donc un indicateur social de grand intérêt. La marge d'oubli, d'erreurs et de déformations est aussi essentielle que le contenu véritable. Ainsi, elle m'annonce un matin « mademoiselle Sophie, GB et Innovation sont repris par les Américains. Où va-t-on! Il n'y aura plus rien de Belge. Enfin, il vaut mieux les Américains que les Russes». Sans transition, elle enchaîne: «J'ai téléphoné à Brutélé en disant que j'avais une petite pension, pour avoir une réduction sur la taxe. Ils m'ont répondu «Est-ce que vous êtes handicapée? Non? Alors rien». Ou encore «Je vais aussi écrire à la commune pour qu'on diminue le prix des poubelles par deux. Pourquoi une isolée doit payer si cher?». Puis, me servant une autre tasse de café, elle me montre une boîte d'asperges qu'elle a reçue de l'Armée du Salut. Les asperges, dit-elle, sont chères et les chicons deviennent mauvais. «Mais on peut encore acheter des poireaux. J'ai demandé au voisin de m'acheter du beurre et il m'a rapporté un bio à 70 FB! C'est cher, mais j'ai dû le payer». Et de conclure, juste avant mon départ: «Le propriétaire a reloué les appartements du dessous à des Anglais. Il a doublé le prix du loyer. Ils sont fous ces Anglais de payer si cher un appartement, ils ne se rendent même pas compte qu'ils se sont fait avoir.»

JEUDI ET VENDREDI

Selon moi, l'actualité n'est pas ce que l'on découvre dans la presse écrite ou télévisée. Ce serait même plutôt ce que l'on n'y trouve pas ou ce que l'on n'y trouve plus. Ma conscience belge n'est pas tranquille tant que les principales affaires du pays ne sont pas élucidées: l'assassinat Cools, les tueries du Brabant wallon, l'implication ou la non-intervention belge dans le génocide du Rwanda, les disparitions d'enfants Le Belge est-il vraiment dupe lorsque, au supermarché, on a l'audace de lui afficher les portraits robots (ou plutôt les caricatures) des tueurs présumés plus de 18 ans après les faits! Le Belge reste-t-il passif et indifférent lorsqu'il croise les visages de Ramsess et Llona sur les affiches récentes de «Child Focus», signe évident que les réseaux continuent d'agir. Désigne-t-on les bons coupables quand on se contente d'un Dutroux et qu'on libère Nihoul? N'y a-t-il que quatre inculpés pour un génocide de près d'un million de Rwandais? Sont-ils l'exemple d'une justice qui n'a pas peur de se salir les mains ou qui se lave les mains dans le bain de sang africain? Invitons le Belge défiant, triste, insatisfait à ne pas anesthésier sa mémoire en se contentant d'une information édulcorée mais à compléter celle-ci de sources précieuses de recherches et de réflexions sur Internet au site: www.pourlaverite.org.

(*) Psychothérapeute, elle a aussi fondé le «Relais Enfants-Parents», association pour le maintien des liens entre l'enfant et son parent incarcéré. A publié: «La graphomane», Ed. L'Ether Vague, 1995 (Roman); «L'Escarbilleuse», Ed. Talus d'approche, 1995 (Roman), «Par-dessus les toits», Ed. La lettre volée, 2000 (Nouvelles, court-métrage sonore).

© La Libre Belgique 2001