Opinions La crise systémique du capitalisme occidental, jusqu’ici cadre et moteur de la mondialisation, fournit l’explication principale des problèmes critiques de gouvernance auxquels sont confrontés aujourd’hui les trois grands protagonistes de l’économie mondiale : USA, Chine et Europe. Le capitalisme, livré au néolibéralisme anglo-saxon et ses contre-pouvoirs affaiblis par la mondialisation, a en effet retrouvé son double visage : d’un côté, innovant et concurrentiel, il a porté la croissance réelle à travers l’élargissement de la gamme des produits et à travers des gains de productivité, et il a surtout contribué à l’émergence des BRICS, Chine en tête ; de l’autre il a aggravé les inégalités, évidant la classe moyenne occidentale un peu par le haut , mais plutôt par le bas et il substitue la reproduction sociale à la mobilité .

Aux USA, cette dérive a été très forte : la politique monétaire laxiste aidant, elle a débouché sur le surendettement des ménages d’abord, des banques ensuite, et de l’Etat enfin après la faillite de Lehmann Brothers. De son côté, l’Europe a versé dans une version plus soft du néolibéralisme, mais ses banques, mal surveillées, ont massivement acheté des actifs toxiques américains pour nourrir une rentabilité et des rémunérations excessives. Du coup, le sauvetage des banques et le stimulus budgétaire de relance ont surendetté les Etats-membres, notamment le Royaume Uni et ceux de l’eurozone.

La Chine quant à elle a échappé à la crise financière par la fermeture de ses marchés et le contrôle des capitaux. Mais elle reste vulnérable à la chute de la demande à l’Ouest : ses déséquilibres internes, sociaux, environnementaux et régionaux et les faiblesses inhérentes à sa propre organisation financière font planer un doute sur la poursuite du miracle chinois. En réalité la crise met en évidence les failles de gouvernance interne chez les trois grandes puissances économiques. D’abord, les Etats-Unis ont atteint un niveau d’endettement tel que pour sauvegarder le statut international du dollar, il leur faudra renoncer à financer leurs déficits par l’émission monétaire. Du coup les voilà astreints à la dure loi commune : baisser la dépense et relever l’impôt. Or la polarisation politique au Congrès, exaspérée par le rôle dévastateur des lobbies à travers les médias et le financement des campagnes électorales, se radicalise et bloque l’assainissement des finances publiques.

Ensuite la Chine, championne de la vision à long terme et dotée d’un pouvoir exécutif discrétionnaire, voit son modèle de croissance se gripper : le temps de l’accumulation de capital, grâce aux bas salaires et à la croissance tirée par les exportations, est révolu. Il lui faut résoudre l’équation difficile de la course entre le progrès de la productivité par l’innovation, et l’inflation nourrie par la pression sur les salaires dès le moment où la consommation interne devient le nouveau relais de la croissance. Enfin l’Europe a un double problème : d’un côté la gouvernance de l’eurozone implique une solidarité politique beaucoup plus forte entre Etats que celle consentie au départ ; de l’autre les avancées de la gouvernance, pour indispensables qu’elles soient suffiront-elles à consolider et à moderniser le modèle social européen, clé de la stabilité politique du continent ? Rien n’est moins sûr.

L’Europe a atteint les limites d’une intégration passive par le marché qui s’avère insuffisante pour alimenter la croissance et pour garantir la convergence réelle des économies, témoin le contraste entre Allemagne, qui conforte le poids de son secteur manufacturier global, et la France en voie de désindustrialisation rampante. Elle n’a donc plus d’autre choix que de substituer à la dynamique du marché unique et de la monnaie unique qui ont épuisé leur potentiel d’intégration et de convergence, une intégration politique fondée sur un modèle original de développement, sur des politiques communes, défense comprise, et sur un budget fédéral significatif.

Le moment est fondateur : ou l’Eurozone y parvient en se construisant en entité politique , ou elle éclate en plein vol et alors l’UE-27 elle-même ne survivra que comme superstructure bureaucratique. Aujourd’hui l’UE marque le pas tandis que l’eurozone se construit à reculons sous la dictée des agences de notation. Or l’unité politique de l’eurozone est indispensable pour deux raisons : elle seule peut réconcilier unité monétaire et modèle social de marché tandis que sur le long terme l’autonomie monétaire implique une autonomie de la défense, toutes deux étant étroitement liées. Pour susciter le sursaut politique indispensable à ce progrès, les Européens doivent percevoir qu’à travers une monnaie commune, ils n’occupent pas seulement un espace monétaire commun, mais ils partagent en réalité une communauté de destin. Le basculement dans une Europe politique ne sera pas le fait des seuls gouvernements. Elle passe par la constitution de véritables partis transnationaux qui seuls permettront au citoyen de peser directement sur les choix politiques de l’Europe.

L’Europe doit en effet marcher sur deux jambes : les Etats et les citoyens. En attendant l’Eurozone n’est pas condamnée au statu quo. Des progrès sont possibles : ainsi l’émission d’Eurobonds peut préparer le passage à un budget fédéral de péréquation ; la coordination budgétaire peut, sous la pression du Parlement européen, amener les pays en surplus à dépenser plus pour faciliter l’ajustement des pays en déficit ; l’harmonisation de l’impôt des sociétés et sur l’épargne est réalisable au sein de l’eurozone par voie de coopération renforcée ; des programmes de recherche et une rationalisation des dépenses d’armements peuvent être financés par des clés budgétaires ad hoc entre pays engagés.

Avancer est bien , mais il est temps de dire vers quoi.