Opinions

Dès la rentrée scolaire, le tout frais gouvernement tripartite de la Communauté française a donné l’impression d’une belle cacophonie dans la recherche des pistes de restriction budgétaire. On ne voulait faire de déplaisir à personne, mais on savait que ça allait faire mal. Depuis que les décisions sont tombées, chacun fait ses comptes.

Côté enseignement, on a voulu maintenir la paix sociale, c’est donc le moment ou jamais de revenir sur un des enjeux majeurs : le métier d’enseignant. Différentes propositions issues de l’accord qui soude l’Olivier (déclaration de politique communautaire) semblent faire l’unanimité : “remédiations immédiates” des élèves, “tutorat” des enseignants débutants par les plus anciens. Mais que recouvrent ces termes qui sonnent telles des formules magiques, surtout aux oreilles des non-initiés ?

“Faire classe” aujourd’hui est plus complexe qu’hier car les conceptions du savoir, de l’autorité et de l’enfant se diversifient et s’opposent, le contexte institutionnel est plus cadré (notamment par la désignation d’objectifs et la mise en place d’un pilotage et d’une évaluation externe), les défis de nos sociétés modernes (notamment la démocratisation de l’Ecole) s’imposent dans le quotidien des classes. Gérer un groupe d’élèves différents pour le conduire vers des objectifs d’apprentissage identiques est une tâche complexe que relèvent chaque jour des milliers d’enseignants.

Dans ces groupes-classes, une hétérogénéité scolaire est bel et bien présente puisque les élèves se situent à des niveaux de connaissance et de compétence différents. La “remédiation individuelle” serait-elle la baguette magique qui égaliserait ces acquis ? Si cela signifie que l’on attend de l’enseignant qu’il s’adapte aux caractéristiques individuelles de chacun de ses élèves, on fait fausse route. On met l’enseignant face à une mission épuisante car il se voit obligé de “jouer” l’individu au sein du groupe alors qu’il est mandaté pour faire apprendre ensemble.

Il est dès lors essentiel d’aider les enseignants à faire leur métier : repérer les difficultés des disciplines enseignées ainsi que celles des élèves, comprendre comment et pourquoi elles apparaissent et mettre en place des dispositifs pédagogiques et didactiques à même de faire face aux différents rythmes et modes d’apprentissage (groupes de besoins, apprentissage coopératif, pédagogie différentiée…). Si la “remédiation individuelle” signifie sortir de la classe les élèves en difficultés et leur offrir une aide individualisée, on s’égare encore plus.

En excluant ces élèves du groupe, on ne fait que renforcer leur stigmatisation de “mauvais” élèves et on prend le risque de les enliser dans la spirale de l’échec en déclenchant une réaction de désengagement. De plus, de manière plus globale, les recherches montrent qu’une individualisation des apprentissages accroît les inégalités scolaires et nécessite de la part des enseignants un dispositif coûteux en temps et en énergie.

A l’opposé de la remédiation individuelle et immédiate, nous prônons une remédiation collective qui s’intègre intimement à l’acte d’enseigner et découle immédiatement de l’évaluation formative des apprentissages. C’est d’abord à l’intérieur du groupe-classe que des solutions doivent être envisagées car on n’apprend vraiment qu’avec, par et pour les autres. L’autre baguette magique brandie aujourd’hui est le “tutorat” des jeunes enseignants par les anciens.

Le début de carrière des enseignants est en effet souvent difficile, les départs sont très nombreux durant les premières années. Même si les stages des étudiants des écoles normales se sont allongés, même si former les futurs enseignants est davantage investi par l’Université, l’entrée dans le métier pose problème. Pointons deux écueils : le manque d’accompagnement des nouveaux arrivés et l’absence de travail en équipe, surtout dans le secondaire. Les lieux où déposer “son paquet” quand ça ne va pas sont trop rares.

Comment dès lors blâmer les stratégies individuelles comme le repli sur soi ou la fuite ? Faut-il pour autant présenter le tutorat des jeunes enseignants débutants par les plus anciens comme une mesure emblématique et positive ? Il y a là un pas à ne pas franchir trop vite. Tout enseignant en fin de parcours est-il d’emblée à même de jeter un regard réflexif sur ses pratiques, de transmettre ses connaissances et compétences professionnelles et d’accompagner un plus jeune ?

A l’opposé d’un tutorat mal réfléchi pour garder les enseignants plus anciens au travail plutôt qu’une mesure d’accompagnement efficace des plus jeunes, nous prônons une entrée dans le métier d’enseignant en instaurant une progressivité, une pratique réflexive, des lieux et des temps d’intervision, de supervision animés par des professionnels de l’accompagnement et tant mieux si des plus anciens s’y forment. Certains brandiront le nerf de la guerre bien sensible actuellement et l’infaisabilité financière de ces différentes modalités. Mais ce à quoi nous appelons est un changement culturel que le gouvernement peut insuffler à condition de faire preuve d’audace et de créativité : aidons les enseignants à mieux faire ce qu’ils font, à “faire classe”.

© La Libre Belgique 2009