Opinions
Une chronique de Gisèle Verdruye, professeur de français dans une école secondaire.


Le très légitime désir de protection amène parfois des dérives.

Tous les acteurs de l’enseignement le savent : un jour ou l’autre, ils seront confrontés aux remarques de parents inquiets pour leur progéniture, anxieux de savoir si toutes les mesures de sécurité sont prises lors de l’organisation d’une activité quelle qu’elle soit. Mais, ce légitime désir de protection peut amener à des dérives plus qu’absurdes ! Démonstration !

Prenez une école d’enseignement général de taille moyenne et dont l’indice socio-économique est tout à fait correct. Au sein de cette école, ciblez l’une des activités-phares de l’année : le voyage de fin d’études des élèves, plus connu sous l’appellation "voyage de rhéto". Dès septembre, cette activité est dans tous les esprits des élèves de dernière année car il représente souvent une forme d’apothéose. Ils s’interrogent sur le choix de la destination, les activités potentielles, les visites et bien sûr les moments plus festifs qui le jalonneront. C’est là que l’équipe des professeurs et éducateurs qui vont encadrer les élèves entre réellement en jeu en informant clairement les parents de tous les aspects pratiques dont, évidemment, celui concernant la sécurité de leurs enfants.

Ces dernières années, la rubrique des faits divers s’est malheureusement nourrie d’incidents, quelques fois tragiques, qui ont émaillé l’un ou l’autre de ces voyages de rhéto. Tout de suite, ce qui a été stigmatisé lors de ces faits, à tort ou raison d’ailleurs, était les manques de responsabilité des équipes accompagnantes et de mesures claires permettant de limiter les comportements à risques des élèves.

Cela a pour conséquence qu’aujourd’hui, les professeurs et éducateurs qui choisissent volontairement d’accompagner les élèves en voyage prennent des précautions et posent clairement les limites qu’il ne faudra pas franchir et les comportements qu’il faudra oublier sous peine d’être sanctionné. Ces mesures sont annoncées tant aux élèves qu’à leurs parents afin de baliser clairement le terrain. L’objectif est de faire de ce voyage un concentré de souvenirs positivement inoubliables.

Bien sûr, une fois sur place, la vigilance des accompagnateurs est sollicitée car, aussi grands soient-ils, les rhétos sont encore des enfants auxquels il faut rappeler les règles du jeu. La plupart, enthousiastes et heureux de profiter des paysages magnifiques, des visites étonnantes et des moments de convivialité acceptent plutôt volontiers les remarques qui leur sont faites. L’ambiance du groupe et du voyage s’en trouve fort bien et rejaillit sur ceux qui ont eu un peu plus de mal à s’adapter car ils espéraient quand même se faufiler de temps à autre hors des limites prévues. Cela dit, certains restent imperméables aux avertissements et outrepassent plus effrontément les balises qui marquent les zones de sécurité du voyage. Hors de question de fermer les yeux sur le verre de trop qui a entraîné une visite aussi nocturne qu’inappropriée des couloirs de l’hôtel ! La sanction est prise et les élèves priés fermement de s’y soumettre. Quelques grimaces et autres grincements de dents accueillent la décision des accompagnateurs. Mais à la fin, tous les élèves sont rendus fatigués, bronzés et entiers à leurs parents.

Tout pourrait s’arrêter là et il n’y aurait plus rien à dire. Sauf si, au retour, une petite troupe formée par les parents des récalcitrants sanctionnés ne formait un comité d’accueil peu chaleureux interpellant les accompagnateurs sur la brimade humiliante qui a été infligée à la chair de leur chair, gâchant irrémédiablement le souvenir de leur unique voyage de rhéto !

Prenez une école similaire à la première avec un voyage de rhéto tout à fait semblable jusque dans le choix de la destination. Prenez une mère qui a pu voir quelques vidéos tournées par son enfant et ses copains et qui en est encore secouée. Ajoutez enfin un très beau coma éthylique et une très vilaine chute sur des rochers pour cause de limites pas ou si peu dessinées par les accompagnateurs.

Alors ? Il est où le gâchis ?