Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux. 


Moi, c’est Abdi. Aujourd’hui, j’habite à Bruxelles, au parc Maximilien. Le week-end, je suis hébergé dans une famille.


My name is Abdi. Je suis Oromo et je viens d’Éthiopie. Vous savez, ce grand pays d’Afrique de l’Est. Vous voyez ? Les hauts plateaux, l’Abyssinie, Haïlé Sélassié, les marathoniens, tout ça. J’étais étudiant en littérature anglaise quand j’ai dû m’enfuir. S’il vous plaît, please, ne me demandez pas pourquoi j’ai quitté mon pays, car chaque fois que j’ai tenté de l’expliquer on m’a dit "Oui mais quand même" et puis j’ai dû m’excuser d’être là. M’excuser d’être.

Par contre mon périple, là je peux le raconter, j’ai des flash-backs toutes les nuits. Le camion du désert, les gens qui s’accrochent puis qui tombent et on continue. La prison en Libye. Les appels téléphoniques vers ma famille pendant que les geôliers me battent pour que mes parents envoient de l’argent. Le canot pneumatique, le froid, la peur, les vomissements. L’Italie, le camp, mes empreintes digitales. L’incompréhension, l’ennui, le mépris. Un homme de ma région qui me donne un smartphone et une adresse en UK. Ici Londres… Vous connaissez ? Pour moi, c’est l’eldorado, c’est là que je vais. J’ai une raison de vivre et de ne pas mourir. Alors je traverse l’Italie, la France. Une erreur de parcours et un détour en Suisse qui me renvoie en Italie, puis cap vers Calais. L’arnaque, la violence, la boue, le froid, la peur.

Aujourd’hui, j’habite à Bruxelles, au parc Maximilien. Le week-end, je suis hébergé dans une famille. La première fois, c’était bizarre. Il y avait trop longtemps qu’on ne m’avait plus fait confiance à ce point et surtout qu’on ne m’avait plus regardé dans les yeux avec bienveillance. Ils m’ont dit Welcome et voilà j’ai une mother, un father, une sister et un brother. C’est trop bête, mais je rêve d’UK et en même temps je ne veux pas perdre ma belgian family.

J’ai été arrêté par la police. Je ne comprends pas pourquoi je ne me suis pas retrouvé dans un convoi vers l’Italie puisque la procédure de Dublin prévoit que je retourne là où gisent à jamais mes empreintes digitales. Après deux jours, ils m’ont relâché avec un OQT, un ordre de quitter le territoire. Les policiers ont oublié de me rendre ma ceinture et mon téléphone. Ma belgian family m’a retrouvé. Pour la ceinture, ce n’est pas grave, mais le smartphone avec la carte SIM qu’ils m’ont donnée, c’est compromettant. J’ai peur pour eux. Je suis l’actualité et je sais que d’autres familles ont eu des ennuis pour moins que cela. Ils me disent qu’ils n’ont pas peur et qu’ils sont fiers d’être hébergeurs. Father m’a raconté que son grand-père avait regretté toute sa vie de n’avoir pas osé porter l’étoile jaune alors qu’il n’était pas juif. Je n’ai pas vraiment compris mais j’ai vu qu’il était très ému, donc c’est important pour lui.

De l’autre côté du miroir

Mon nom est Sylvie. Je suis la mother d’Abdi depuis cinq mois. Chaque lundi je suis déchirée : j’espère qu’il trouve une solution pour rejoindre la Grande-Bretagne et, en même temps, j’ai peur de perdre un fils. Me serais-je engagée si j’avais su que je me serais à ce point attachée à ce grand Black de 20 ans avec ces incroyables cheveux en pétard ? Oui, j’ose l’espérer car cet accueil est très important pour notre famille. Mon mari, réticent au départ, est devenu le meilleur ami d’Abdi avec qui il parle bien mieux anglais que moi. Notre fille de 15 ans a beaucoup mûri en quelques mois. "Dis, maman, il est donc parfois nécessaire de désobéir à la loi pour rester fidèle à soi-même et à ses valeurs ?" - "Oui, ma fille. Oui, Antigone !"

Notre fils a 10 ans. Abdi semble n’être pour lui qu’un compagnon de jeu, mais qui connaît le nom des graines qui germeront demain dans son cœur ? Et puis moi ! Abdi a donné du sens à ma vie. Je n’ai plus peur. Je ne suis pas capable d’aller sauver des réfugiés qui se noient dans la Méditerranée, mais je connais la route qui conduit au parc Maximilien. Je suis fière de ma famille, nous sommes des passeurs d’humanité.