Patrimoine mondial et crimes de guerre

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Le patrimoine, et en particulier celui qui est classé par l’Unesco (le patrimoine mondial), est devenu aujourd’hui un enjeu central pour des gouvernements et des collectifs d’individus, mais aussi une question, souvent très émotionnelle, pour les opinions publiques de par le monde. Les événements tragiques qui se déroulent actuellement à Tombouctou, au Mali, et le fait que le nouveau procureur de la Cour pénale internationale, Fatou Bensouda, ait utilisé l’expression de "crimes de guerre" pour les qualifier, en témoignent largement.

Des mausolées très anciens et d’une grande beauté, lieux de prières pour de nombreux habitants de la ville et de la région, sont en train d’être détruits par des zélotes musulmans, ce qui évoque la destruction des bouddhas de Bâmiyân par les talibans en Afghanistan en 2001. On se souvient à l’époque des images de désintégration à l’arme lourde de ces statues géantes, témoignages d’un Afghanistan préislamique, mais aussi de l’incapacité de la communauté internationale à empêcher de tels actes.

De fait, que représente le patrimoine historique de Tombouctou (et du Mali, en général) pour des iconoclastes musulmans soucieux d’installer un nouvel ordre politico-religieux ?

"L’Unesco, c’est quoi ?", la formule radicale utilisée par le porte-parole d’Ansar Dine, démontre bien que l’idée d’un patrimoine "mondial", commun et préservé pour les générations futures, ne fait pas sens pour ces islamistes radicaux, si ce n’est pour s’y opposer.

La destruction des mausolées constitue désormais un lieu de cristallisation de tensions politiques, nationales et internationales, comme ce fut le cas pour les Bouddhas.

Un vandalisme "intramusulman"

A cet égard, au moins deux remarques s’imposent. D’abord, de tels mouvements iconoclastes sont anciens en Afrique de l’Ouest (et existent depuis longtemps en islam). Ce genre de destruction d’objets de culte et de profanation de lieux rituels, dans le même temps que s’implante fermement l’islam, a connu de nombreux avatars en Afrique occidentale depuis le XVIIIe siècle. Mais, dans cette région, l’on connaît aussi de multiples exemples d’accommodation entre l’islam et les pratiques religieuses qui lui préexistaient. Il est désolant de constater qu’aujourd’hui, la domination salafiste sur le nord du Mali mène à un vandalisme "intramusulman", destiné à définir l’islam légitime en détruisant des édifices musulmans représentatifs d’un autre islam, et qui prend le pas sur une possible cohabitation pacifique.

Ensuite, la reconnaissance d’un site par l’Unesco ne constitue jamais une opération neutre. Bien souvent, elle produit des effets bénéfiques sur la région, d’autant plus quand il s’agit de régions précarisées. Car, via la préservation de sites, le tourisme et les ressources économiques augmentent. De nombreuses études montrent que, dans les pays dits "du Sud", les habitants de sites ainsi classés par l’Unesco en tirent des revenus et de la fierté, et qu’ils adoptent une posture généralement très positive à l’égard du développement du tourisme.

Tensions internationales et passions identitaires

Mais, les choses ne sont pas aussi simples. Avec l’arrivée de l’Unesco, des frictions entre habitants du lieu et des rivalités politiques et régionales peuvent voir le jour. Les prix des terrains s’envolent, des inégalités socio-économiques s’accroissent. Se développent aussi des incompréhensions chez les résidents autour de notions parfois abstraites de patrimoine et d’authenticité, qui démontrent la difficile appropriation locale des chartes internationales de préservation.

Certains gouvernements cherchent, quant à eux, à utiliser le label patrimonial à des fins nationalistes et le classement d’un site par l’Unesco peut déboucher sur de graves tensions internationales et des passions identitaires. L’inscription de l’église de la Nativité de Bethléem au patrimoine mondial en Palestine a, tout récemment, suscité la colère d’Israël qui y voit les premiers jalons d’une reconnaissance d’un Etat palestinien.

Incarnation de l’impérialisme occidental

La proposition de lister le caveau des Patriarches à Hébron et le tombeau de Rachel près de Bethléem comme des sites palestiniens à l’Unesco a immédiatement suscité une réaction de l’Etat hébreu en les classant dans son propre héritage national. On garde aussi en mémoire les tensions armées entre le Cambodge et la Thaïlande autour du temple khmer de Preah Vihear, inscrit au patrimoine mondial en 2008 au nom du Cambodge mais convoité de longue date par les autorités thaïlandaises.

Enfin, force est de constater que, sur le terrain (surtout dans les pays du Sud), l’Unesco est souvent mal identifiée. Alors qu’elle a joué un rôle historique dans la décolonisation et le soutien aux Etats postcoloniaux sur différents continents, il arrive que l’institution et ses politiques patrimoniales soient décrites par certains de ses détracteurs comme "néocoloniale" et qu’elles en viennent à incarner l’impérialisme occidental, un point de vue qui est certainement celui des islamistes d’Ansar Dine à Tombouctou.

De faibles marges de manœuvre

Ce n’est, malheureusement, pas la première fois que des Etats ou des groupes d’individus s’en prennent au patrimoine mondial. A entendre les fonctionnaires de l’Unesco et les experts qui travaillent à son service, c’est d’ailleurs plutôt la règle que l’exception, leur travail consistant à tenter inlassablement de faire respecter les réglementations émises par l’institution internationale. Leurs marges de manœuvre sont faibles et passent essentiellement par l’exercice de pressions sur les fonctionnaires locaux du patrimoine. Le risque de perte du label, un phénomène très rare, ou celui de voir passer le site sur la liste du patrimoine mondial en péril, sont des arguments souvent brandis par les représentants de l’Unesco, une menace qui, semble-t-il, aurait incité les djihadistes à accélérer leurs destructions à Tombouctou.

Parfois, des gouvernements font "violence" aux sites sans que grand monde ne s’en émeuve. Ce fut le cas en 2007 quand l’Unesco a retiré le label au sanctuaire de l’oryx arabe d’Oman, parce que le sultanat voulait y exploiter du pétrole. En 2009, Dresde, la ville baroque d’Allemagne, a perdu son label pour avoir construit un pont à quatre voies qui défigurait le paysage culturel listé. Aujourd’hui, à Tombouctou, le patrimoine mondial est l’otage de tensions politico-religieuses. Il est tristement devenu le site même de troubles politiques, nationaux et internationaux. L’on peut espérer que voit enfin le jour une véritable prise de conscience de sa mise en péril, et que la question patrimoniale permette d’alerter l’opinion internationale sur la situation dramatique qui touche les villes du nord du Mali sous domination salafiste.

David David Berliner, anthropolgue à l'ULB

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