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Paul Jorion, anthropologue et sociologue de formation, consacre son dix-septième livre à John Maynard Keynes. Cet intellectuel belge se distingue surtout par une critique frontale de la pensée économique dominante. La VUB vient de le débarquer de la chaire qui lui avait été confiée en 2012. Pour des raisons fantaisistes, clame-t-il.


Vous deviez reprendre, ce lundi 28 septembre, vos leçons à la Vrije Universiteit Brussel (VUB) dans le cadre de la chaire “Stewardship of Finance” dont vous êtes le titulaire depuis 2012. Il n’en sera rien puisque, voici quelques jours, la VUB vous a adressé une lettre de licenciement. Pourquoi ?

Les trois raisons avancées par la VUB ne tiennent pas debout. On me reproche d’abord de ne pas donner accès au contenu de mes cours aux étudiants qui ne pourraient pas y assister. Or je mets à leur disposition une vidéo de chaque leçon ainsi qu’une synthèse écrite de 5 à 10 pages. Une autre raison tiendrait à ma méconnaissance de l’anglais. Or j’ai vécu onze ans en Angleterre et douze ans aux Etats-Unis. J’ai appris l’anglais de Cambridge car c’était le standard dont j’avais besoin dans le cadre de mes activités, et on m’a toujours pris pour un “native speaker”. Enfin, la VUB évoque des plaintes émanant d’étudiants. Pourtant, en l’espace de trois ans, on ne m’a jamais fait part de la moindre plainte, ni oralement ni par écrit.

Les raisons avancées par la VUB ne sont-elles qu’un prétexte pour cacher d’autres motivations ?

Oui, clairement. J’ignore encore lesquelles mais le fait est que la manière dont je parle d’économie et de finance ne passe pas très bien dans certains milieux, académiques et autres. Je savais que tenir un discours critique pouvait être difficile dans une faculté ou un département de sciences économiques. En revanche, je pensais que les choses seraient davantage tolérées dans une faculté de droit (la chaire “Stewardship of Finance” dépend de la faculté de droit de la VUB, NdlR).

Ne vous reproche-t-on pas, en fin de compte, de ne pas avoir de formation en sciences économiques ?

Peut-être… J’ai effectivement appris l’économie sur le tas. D’abord, avec des pêcheurs en Bretagne, ensuite en Afrique lorsque je travaillais pour l’Onu et, enfin, en travaillant dans le secteur bancaire.

Pourquoi ne pas avoir étudié l’économie ?

J’ai essayé (rires). A l’origine, je m’étais inscrit à Solvay, à Bruxelles. Mais j’ai vite pris la fuite après le premier cours de comptabilité. Le professeur avait clairement annoncé aux étudiants que son intention était de nous expliquer comment tricher avec la loi comptable ! Je me suis ensuite inscrit en sciences économiques, toujours à l’ULB. Là, je me suis rendu compte assez vite qu’on n’était tout simplement pas dans le registre de la science. La loi de l’offre et de la demande, par exemple, ne collait tout simplement pas à la réalité.

C’est ce qui vous fait dire, depuis quelques années, que l’économie n’est pas une science… Vous parlez même de “poudre aux yeux”, de “propagande” ! Un peu fort, non ?

Oui, oui… Vous savez, quand Léon Walras explique la formation des prix, il dit notamment “c’est la rareté parce que…” En d’autres mots : c’est comme ça, inutile de le démontrer. En sciences économiques, on fait face, en permanence, à des dogmes.

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