Opinions

De suspicions en perquisitions, les péripéties de l’Eglise catholique en matière de déviances confirment que depuis belle lurette la hiérarchie avait fait son choix entre curés pédophiles et prêtres mariés. Un pieux silence néanmoins protégeait les apparences. La sensibilité contemporaine à l’abus sexuel a fini par mettre à mal cette volonté de n’en rien vouloir savoir. Acculées, les autorités se confondent en regrets sans rien céder sur la question du mariage : si les abus sont regrettables ils ne sont nullement liés au célibat, nombre de violences sexuelles sont le fait de gens mariés.

C’est bien sûr incontestable, sauf que là n’est pas la question. Ce n’est pas tant le célibat ecclésiastique qui fait problème que la diabolisation du corps lui servant d’argument de vente. En effet, si la règle du célibat ne repose sur aucun argument théologique sérieux, elle se nourrit d’un discrédit constant de la sexualité dès les pères de l’Eglise. Pour Saint Augustin (354-430), par exemple, rien de plus puissant que les caresses d’une femme pour tirer l’esprit d’un homme vers le bas. Indissociable du péché originel, la concupiscence s’incarne pour l’homme dans "ce mouvement honteux qui sollicite les organes, soulevant à la fois les passions de son âme et les instincts de sa chair" (La Cité de Dieu, XIV, 15, 16).

Au XIXe siècle, le terrorisme antisexuel connaît de beaux jours. L’obsession pseudo-médicale de la masturbation s’y voit lestée comme jamais par les menaces de l’Enfer - aboutissement moral de la dégénérescence physique entraînée par l’"impureté contre nature". Dans la première moitié du XXe siècle, "La chaste adolescence" (un best seller de Mgr Tihamer Toth, traduit du hongrois en onze langues) n’hésite pas à s’adresser au "jeune homme au cœur pur" pour ne rien lui cacher des réalités de la vie : "Tu as déjà entendu parler n’est-ce pas de plantes insectivores. L’insecte sans méfiance vient se poser sur leurs feuilles velues, mais dès cet instant il est pris et la feuille se referme avidement. Lorsque quelques jours après elle se rouvre, du malheureux insecte il ne reste qu’un triste débris : la plante a sucé toute sa force, toute sa vie De même le péché d’impureté suce la force d’âme du jeune homme qui sans méfiance s’est jeté dans ses griffes".

C’est dans ce sillage qu’évolue encore le célibat ecclésiastique, verrouillé par des papes - fossoyeurs de Vatican II - eux-mêmes victimes d’une telle éducation. Il y va moins, autrement dit, de renoncement à un bien privé (l’épanouissement sexuel) au profit d’un bienfait collectif (le service à la communauté), que de résignation - et de frustration - face aux abominations du sexe et aux manigances des femmes. Le danger est tel que, malgré son horreur du "pansexualisme freudien", la promotion du sacerdoce pactise avec Œdipe. C’est ainsi que, dans les années soixante, on peut lire ces mots sur une affiche ponctuant la "semaine diocésaine des vocations" : "Mères, donnez un fils à l’Eglise ! Il ne vous quittera jamais" (sic). En fait, les prêtres pédophiles semblent moins victimes du célibat comme tel que d’une infantilisation et d’une déresponsabilisation terrifiantes en matière de sexualité.

Dans un contexte menant à l’écartement des femmes, on s’attendrait à voir les hommes se consoler des rigueurs de la règle avec des partenaires du même sexe. Ainsi, dans la république monastique orthodoxe du Mont Athos, l’homosexualité, selon Jacques Lacarrière (L’été grec, 1974), n’a pas trop de mal à se montrer. Il est vrai que, depuis l’an 1045, un décret interdit l'accès de la Sainte Montagne "à toute femme, à toute femelle, à tout enfant, à tout eunuque, à tout visage lisse" — interdiction valant pour tout animal non mâle (poules exceptées) et restreignant fortement les possibilités. Au sein de l’église catholique, si la stigmatisation de toute activité sexuelle non excusée par la procréation exclut, par définition, le recours à la sexualité entre hommes, nul décret n’interdit la présence d’enfants prépubères dans les sacristies. Rien d’étonnant donc à voir le refoulé sacerdotal faire retour épisodiquement par la pédophilie. Ni de voir son dévoilement entravé par une rigoureuse omerta.

Ceci apparaît limpide quand, sous la pression des médias, Mgr Tarcisio Bertone (bras droit du pape) signale que "nombre de psychologues, de psychiatres, ont démontré qu’il n’y avait pas de relation entre le célibat et la pédophilie" et que "beaucoup d’autres ont démontré ( ) qu’il y a une relation entre homosexualité et pédophilie" (12 avril 2010). Plus transparentes encore, les paroles embarrassées du porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi, lorsque - tentant de redresser la barre - il précise que le cardinal Bertone se "référait évidemment au problème des abus commis au sein du clergé et non à ceux commis dans l’ensemble de la population" (ibidem). Confondante enfin, la confirmation apportée par le cardinal Roger Mahony (Californie) quand il confie à la victime d’un curé multirécidiviste : "Nous savions que tu étais abusée, mais tu étais une fille. Si tu avais été un garçon, cela aurait été scandaleux" (témoignage rapporté dans le film documentaire d’Amy Berg : "Deliver Us from Evil", USA, 2006).

Force est de constater que la confusion entretenue entre pédophilie et homosexualité, pour ne relever d’aucune réalité clinique, n’est pas le fruit d’une mauvaise information. Si, pour le commun des mortels, c’est le vacillement ressenti de la "virilité" qui pousse des mâles à se réassurer sur le dos des "pédés", dans le contexte ecclésial c’est la peur entretenue de la sexualité qui fait se rabattre des adultes vers les terrains de jeu de l’enfance. De ce point de vue, l’insulte homophobe, l’agir pédophilique, la confusion entre pédophilie et homosexualité, ne sont que des figures de l’angoisse face à l’exigence des pulsions, la férocité des interdits, la précarité de l’identité.

En tout état de cause, faire porter le chapeau de la pédophilie aux prêtres homosexuels n’est pas qu’une esquive puérile des impasses du célibat, c’est surtout un poison pour la pensée et la spiritualité. Les déclarations sur l’homosexualité rejoignent, en fait, les positions crispées sur l’avortement - lesquelles procèdent moins d’une défense inconditionnelle de la vie que de l’horreur immémoriale d’une sexualité sans visée procréatrice. D’où ce sentiment de porte-à-faux dans les déclarations les plus vertueuses. Par exemple quand, sous divin prétexte, il s’agit de retirer leur préservatif aux malades du sida.

Cet obscurantisme ne serait que futile si l’institution ecclésiale n’était dépositaire, en principe, d’un message radical de respect et de solidarité. Celui-ci perd toute crédibilité dans l’évocation lacrimale d’une pédophilie dont on déplore les ravages sans rien vouloir savoir du contexte, ou dans le pathos victimaire d’un cardinal évoquant les perquisitions au sein de l’Eglise de Belgique : "Cette irruption, cette séquestration des évêques pendant neuf heures ! Ce ne sont pas des enfants" (sic) Sans manger ni boire ! Il n'y a pas de précédent, même sous les régimes communistes !" (Tarcisio Bertone, 26 juin 2010).

A la faveur d’une crise des vocations sans précédent, on pouvait imaginer des prélats soucieux d’épargner à leurs cadets l’inutile fardeau qui les avait accablés. Mais l’héroïsation narcissique de leur destinée, la crispation délétère sur une forme de pouvoir, semblent primer sur toute autre considération.