Opinions

Chroniqueur

Voici trente ans, Amnesty organisait à Stockholm une large conférence pour conceptualiser officiellement son opposition à la peine de mort. L'invité de référence, le plus compétent et le plus pugnace, était tout indiqué : Robert Badinter qui avait déjà vu des têtes tomber, "ce moment où, physiquement, le crime change de camp", mais pu aussi sauver un candidat tellement désigné à la guillotine qu'il choisit de ne pas trop le défendre pour mieux attaquer le principe même de la peine de mort. Pari réussi puisque c'est sous escorte policière que l'avocat quitta le Palais, ayant suscité une haine indescriptible auprès des vengeurs non masqués.

Etant attablé avec un petit comité... belge à sa table, il nous narra, sans la moindre forfanterie - ce n'est pas son genre - son "truc" que nous écoutâmes avec grand intérêt. "Une plaidoirie se fait avec ses tripes. Vous êtes presque porté par elle. On ne calcule pas à froid des saillies oratoires qui pourraient tomber à plat. C'est spontanément que j'ai dit aux jurés qu'ils ne gagneraient rien à voir un homme coupé en deux. Par la suite, des psys sont venus me dire que c'était bien trouvé. Qu'avec cette image forte j'avais introduit chez les jurés masculins l'angoisse de... la castration !"

Me Badinter est du genre sobre, qui convient à sa stature morale considérable. On ne l'a jamais vu saoul ni dans un bêtisier. Qu'il se mette à rire sur un sujet si grave eût été impensable. Mais on le vit esquisser un demi-sourire malicieux qui signifiait qu'après tout, si cela marche...

Cela marcha, et au-delà puisqu'il sauva encore plusieurs têtes et acheva, quatre ans plus tard, comme ministre de la Justice, la tâche commencée par Beccaria et poursuivie par Hugo, ce qu'il raconte dans son livre : "L'Abolition". On aurait toutefois tort de le réduire à cet accomplissement. Enseigner, réformer les prisons, ou aider de jeunes pays à se doter d'une Constitution démocratique, c'est moins spectaculaire mais tout aussi important. Cela étant, impossible d'oublier, au lendemain de la pendaison du tyran irakien, ce qu'il ajouta prophétiquement, ce soir du 10 décembre 1977, en soupirant presque : "Savez-vous quelle est l'émission télévisée qui pulvériserait tous les records d'audience ?" L'homme sur Mars, la France gagnant le mondial de foot ? (Nous penchions plutôt pour la première option, jugée alors plus crédible...). "Non. Ce serait une exécution capitale en direct. Rien ne ferait plus recette, croyez-moi."

Eh bien voilà cher Maître, nous y sommes. Ce que la télé n'a pas osé, Internet le fait à plus grande échelle encore. Retour à la barbarie, qui revêt son pire visage quand elle se pare du masque de la justice. Retour en arrière ? Non, simple surplace car l'engouement semble éternel.

La dernière exécution publique en France (officielle, car il ne faut pas oublier les atrocités commises à la Libération) était celle de Weidmann, à Versailles, en 39. Michel Tournier s'inspira de lui pour écrire "le Roi des Aulnes", et rencontra à cette fin des témoins qui avouèrent leur malaise, lui confiant qu'ils virent des hommes se masturber et des femmes tremper leur mouchoir dans le sang encore chaud sur le pavé...

Et que dire de l'exécution de Damiens qui égratigna Louis XV d'un coup de canif ? Au matin de son exécution, qui vit se déployer la palette des tortures les plus hallucinantes de cruauté, il eut ce fameux mot : "rude journée en perspective !" Pourtant ce n'est pas son humour qu'il faut retenir - bien qu'à ce point-là cela devient admirable - mais le fait que son supplice interminable créa une véritable bacchanale morbide, que les fenêtres de la place se louèrent à prix d'or, et qu'on y vit des scènes orgiaques qui auraient donné bien du grain à moudre au Dr Freud. Ceux qu'emporte la haine ne savent pas quel présent ils font à l'objet même de leur haine. Car lui seul garde alors sa dignité. Tel fut notre cadeau de Noël à Saddam Hussein.

La peine de mort ne sortira jamais de son paradoxe rédhibitoire, qui consiste à tuer une personne qui a tué pour lui prouver que tuer ne se fait pas. Elle n'a qu'un seul argument irréfutable : celui qui est mort ne recommencera plus. Mais alors, sans proposer la peine capitale à leur égard, comment expliquer, inversement, la clémence insupportable (du moins chez nous) envers les "assassins au quotidien", ceux de la route qui, eux, n'hésitent pas à récidiver ? A Eben Emael, le 30 décembre dernier, un homme de 26 ans, ayant déjà eu quatre suspensions du permis de conduire, et sous le coup d'une cinquième, a catapulté une jeune mère de famille à soixante mètres (!), sous les yeux de son mari. Morte sur le coup, évidemment. L'enfant qu'elle tenait dans ses bras se retrouva dans le coma.

Un "point noir" dit-on, comme pour évoquer la "fatalité". Mais évitable. La Wallonie a 13 radars fixes. La Flandre 700. Le ministre wallon de l'Equipement, des Finances, du Budget et de la Farce continue pourtant de répéter qu'il est contre "une politique de sanctions à tout va". Quel rapport avec Me Badinter ? Le même qu'il y a entre l'éthique et l'éthylisme.

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