Opinions

Une opinion de Simon Desplanque, étudiant en deuxième année de master en relations internationales à l'Université Catholique de Louvain.

Au lendemain de l’arrivée au pouvoir de Barack Obama, les Européens attendaient un acte fort de la part d’un Président dont ils avaient, plus encore que l’électorat américain, souhaité l’élection. Quelle ne fut pas leur surprise de constater que ce dernier, loin de se précipiter sur le Vieux Continent, s’est emparé de thématiques ô combien plus « importantes ». Les retraits d’Irak et d’Afghanistan (en partie planifiés par son honni prédécesseur, il convient de le rappeler) et la restauration de l’image américaine au Proche-et Moyen-Orient figuraient bien sûr en tête de liste. Mais une autre tendance, plus profonde, plus significative aussi, est pourtant passée quasi inaperçue de ce côté de l’Atlantique : le repositionnement de Washington en Asie-Pacifique.

L’idée d’un déclin américain n’est pas neuve. Celle-ci a gagné en popularité dans la foulée du choc généré par la guerre du Viêtnam. Alors que la Guerre froide se terminait, d’aucuns ont cru voir dans le Japon - ou encore dans une Union européenne alors en pleine construction - le futur « maître du monde ». En ce début de XXIe siècle, il semble toutefois clair – à tout le moins dans l’optique de Washington – que le challenger de cette hégémonie se trouve à Pékin. Après une montée en puissance aussi fulgurante que discrète, le dragon chinois a fini par s’affirmer et a même commencé à sortir ses griffes dans la foulée de la crise économique de 2008. Le terreau était donc propice à un « pivot » (plus tard rebaptisé rebalancing afin de ne pas donner l’impression de délaisser quiconque dans l’affaire) américain dans l’une des régions les plus dynamiques du monde.

Concrètement, un véritable chassé-croisé s’est opéré entre la Chine et l’Amérique à partir de 2010. L’Asie du sud-est est ainsi devenue la principale arène de cette confrontation larvée. Washington s’est notamment rapproché de l’ennemi d’hier mais adversaire millénaire de Pékin : le Viêtnam. La relation Etats-Unis - Philippines, après plusieurs années de froid relatif, s’est sensiblement améliorée. Derrière chaque mouvement de troupes, chaque visite diplomatique, c’est une lutte silencieuse, à visages couverts, qui se dessine. Tandis que Pékin tente d’avancer ses pions, Washington prépare sa riposte et renforce ses défenses, en particulier à Guam, véritable camp retranché au beau milieu du Pacifique. L’allié japonais est l’un des principaux fers de lance de ce mouvement destiné à surveiller de près la montée en régime d’une puissance aux intentions peu claires. Au printemps dernier, la question nord-coréenne a également permis aux Américains de montrer leur fidélité vis-à-vis de la Corée du sud, certes économiquement proche de la Chine mais inquiète quant aux réels desseins de son puissant « ami ».

Comment ne pas s’inquiéter des discours nationalistes qui enflamment cette partie du globe, en particulier à Pékin où ceux-ci sont beaucoup plus fédérateurs (et crédibles) que ceux de la vieille garde vantant les mérites du « socialisme à la chinoise » ? Sur le court terme, je partage l’analyse de Ian Buruma (voyez cette opinion) : la présence des troupes américaines dans la région contribue à sa stabilisation. Cela est particulièrement vrai au niveau du trafic maritime, chacun des protagonistes bénéficiant de la liberté de navigation dans les eaux contestées de la région. L’US Navy joue ainsi un rôle extrêmement utile (et appréciable) de garde-fou. Mais cela durera-t-il ? A terme, cette présence pose un réel problème de projection de puissance pour Pékin. Soucieuse de retrouver une place au soleil que lui ont fait perdre les puissances occidentales dans le courant du XIXe siècle, la Chine entend bien traiter d’égal à égal avec les Etats-Unis. Certaines déclarations montrent que celle-ci s’imagine déjà maîtresse du Pacifique. Dans les décennies à venir, je suis d’avis qu’un conflit entre la puissance hégémonique du moment et la puissance contestatrice qu’est Pékin n’est hélas pas à exclure, avec toutes les répercussions majeures que cela pourrait avoir au niveau mondial.

Nous, Européens, avons peine à comprendre l’ampleur de ces changements, tant la guerre est un concept que le poids des années et de l’intégration pacifique d’Etats jadis ennemis mortels a rendu lointain, voire abstrait. A l’heure où nous nous apprêtons à célébrer le centenaire de la Grande Guerre, il est frappant de relever les nombreuses similitudes entre l’Europe de 1914 et l’Asie d’aujourd’hui (*). Certes, comparaison n’est pas raison, mais jugeons plutôt : une puissance hégémonique sur le déclin – les Etats-Unis aujourd’hui, le Royaume-Uni hier – voit sa toute-puissance s’effriter et remise progressivement en question par un pays en pleine expansion – la Chine aujourd’hui, l’Allemagne hier (?). Au même moment, alors que l’interdépendance économique atteint pourtant des niveaux sans précédent, un réseau d’alliances plus ou moins solides se met en place tandis que les peuples de cette région sont en proie à un nationalisme belliqueux récupéré à dessein par divers pays peu enclins au dialogue.

L’occasion est peut-être venue pour une Europe qui se cherche de faire entendre sa voix et de se poser en éventuel médiateur dans une région dont nous avons tout intérêt à préserver la stabilité. Afin de montrer que pour une fois, l’humanité aura retenu quelque chose de ce carnage sans nom que fut la Première Guerre mondiale…


(*) Cette analogie fait l’objet de vifs débats parmi les spécialistes des relations internationales et a notamment été remise en question par Stephen Walt, chroniqueur de la revue Foreign Policy. Pour retrouver son argumentaire, voyez : http://walt.foreignpolicy.com/posts/2013/02/08/good_news_world_war_i_is_over_and_will_not_happen_again

(En photo, Xi Jinping, président chinois)