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Une opinion de David Paternotte, chargé de recherches du FNRS Metices/Institut de Sociologie, Université libre de Bruxelles

Ces derniers jours, les médias ont abondamment parlé d’homophobie. C’est incontestable: il y a des problèmes et l’homophobie reste un enjeu dans notre société. Toutefois, au-delà d’un constat qui est loin d’être neuf, il est fondamental de réfléchir à la manière dont ce débat est posé afin de ne pas se laisser entraîner sur des terrains dangereux.

Interroger nos perceptions. Qui voyage un peu saura que Bruxelles n’est pas une ville dangereuse. Cela ne veut pas dire que des incidents n’existent pas. Mais il est crucial de les saisir à leur juste valeur. Au risque, à défaut, de générer un climat d’insécurité qui ne correspond pas à la réalité. Et d’attiser des discours sécuritaires profitant à des acteurs politiques dont on ne partage peut-être pas les opinions.

En outre, ces représentations alimentent l’idée de désordre et de mauvaise gestion des grandes villes. Cette idée est ancienne, tout particulièrement pour Bruxelles, et a été assénée en Flandre au cours des dernières années. Loin d’affirmer que certains partis auraient orchestré ces sorties médiatiques, ce constat aide à comprendre pourquoi, aujourd’hui, ces préoccupations rencontrent un tel écho, particulièrement au Nord du pays.

On entend aussi souvent que ces agressions seraient en augmentation et que les gays et les lesbiennes vivaient plus tranquillement avant. Il est difficile, en l’absence d’études sérieuses, de confirmer cette hypothèse. Toutefois, combien de couples homosexuels se donnaient la main en rue il y a dix ou quinze ans ? Il est incontestable que cette visibilité accrue est récente. En outre, s’il y a encore des ratés, plus de personnes homosexuelles dénoncent des actes ou des propos qu’elles auraient acceptés auparavant et le système de recueil de plaintes s’est amélioré. Ces deux avancées augmentent nécessairement le nombre d’incidents.

En d’autres mots, il faut se méfier d’un âge d’or qui n’a probablement jamais existé. Comme l’écrivait Milan Kundera, "les nuages orange du couchant éclairent toute chose du charme de la nostalgie, même la guillotine". On assiste plutôt aujourd’hui au réveil d’un long rêve nourri des avancées législatives de la dernière décennie. Ni l’ouverture du mariage ni celle de l’adoption ne suffisent en effet à faire disparaître l’homophobie.

Saisir la question dans sa globalité. En 1977, le démographe néerlandais Maks Banens proposait le concept d’homoaversion, qu’il distinguait de celui d’antihomosexualité. Ce concept oublié permet, à la différence de la notion fourre-tout d’homophobie, de comprendre plus en finesse ce qui est en train de se passer. En effet, l’homoaversion, qui prend place au niveau des sentiments, est structurelle, tandis que l’antihomosexualité s’inscrit dans des actes et des paroles et surgit souvent en réaction à une visibilité accrue de l’homosexualité. Cela permet de postuler que, si on note une diminution de l’homoaversion (les homosexuel-le-s sont globalement mieux accepté-e-s), l’antihomosexualité pourrait être en augmentation ou devenir plus virulente.

Dans ce cadre, les récentes agressions traduiraient la radicalisation, parfois violente, de personnes de plus en plus minoritaires dans notre société. Par ailleurs, la compréhension de ces attaques requiert une vision plus large. Il est clair que cette question touche les normes de genre et sexuelles en général. Nombre d’observateurs ont aussi souligné des intersections avec l’origine ethnique, la culture ou encore la religion. Toutefois, un aspect est curieusement absent : la classe sociale. Or, tout le monde sait que les quartiers visés sont pauvres et ont été longtemps abandonnés. Que leurs habitants, victimes de diverses discriminations, sont souvent en proie au chômage et aux emplois précaires. >P> En face, on nous présente la plupart du temps des gays et des lesbiennes de classe moyenne voire supérieure qui se sont souvent établis - parfois de manière ostentatoire - dans ces quartiers bon marché et ont alimenté des dynamiques de gentrification. Dans un tel contexte, l’homophobie est peut-être aussi pour partie le symbole d’autre chose.

Absolus sexuels. Pendant longtemps, l’homosexualité ne désignait que des désirs et des pratiques amoureuses ou sexuelles. Et, malgré la mondialisation, cette définition reste en vigueur dans plusieurs parties du monde. Toutefois, chez nous, ces pratiques se sont doublées au fil du temps d’une identité (être homosexuel).

Les débats actuels témoignent d’une telle conception. L’homosexualité est présentée comme un trait fondamental de l’individu et certains dénoncent les agressions comme des attaques contre ce qu’ils sont. Il serait illusoire de vouloir se débarrasser de cette conception, qui a de plus alimenté les luttes récentes pour les droits. Toutefois, une insistance trop forte sur la dimension identitaire de l’homosexualité, qui devient un absolu, transforme ce débat en une opposition entre les homosexuel-le-s et d’autres groupes sociaux.

Ce regard tend à "invisibiliser" les gays et les lesbiennes issus de ces groupes, dont on a peu parlé au cours des derniers jours alors qu’ils sont les premiers exposés.

Surtout, cette conception nous empêche de construire la vision globale tant nécessaire aujourd’hui. Il serait en effet plus fécond de poser le débat comme une question de vivre ensemble. La ville n’est pas simplement une mosaïque de quartiers ou d’individus, mais un ensemble d’interactions et un espace partagé. Il est donc urgent de réfléchir au modèle urbain que nous souhaitons et à la manière dont nous voulons et nous pouvons vivre ensemble.