Opinions

Une opinion de Betel Mabille et Nicolas Rousseau, BePax, Paix-justice-diversité. Section belge francophone de Pax Christi International.


Soutenir la figure traditionnelle de Père Fouettard ou fermer les yeux sur ses apparitions dans vos écoles ou magasins, c’est être complice des violences racistes dont les premières victimes sont des enfants.


Le constat est indéniable : Père Fouettard produit des impacts terribles sur la manière dont les enfants afro-descendants se perçoivent et se construisent(1). Une rapide recherche, quelques clics et vous trouverez des informations à ce sujet. Et si c’était votre enfant ? À elle seule, cette demande d’empathie devrait suffire pour accepter un débat public sur la figure de Père Fouettard.

En plus d’affecter des enfants, Père Fouettard repose sur la pratique du blackface, à savoir le fait pour une personne blanche de se grimer le visage pour se déguiser en une caricature "du Noir". Il s’agit de reprendre les stéréotypes infériorisants et déshumanisants associés aux afro-descendants pour en rire durant quelques instants, avant de retirer ce "stigmate" et reprendre le cours de sa vie. Or, être noir(e)s, c’est faire quotidiennement face aux violences racistes et aux discriminations structurelles sur la base de cette couleur de peau. La pratique du blackface est donc violente, humiliante, déshumanisante : la couleur de peau, lorsqu’elle est source d’injustices et de violences, n’est pas un déguisement.

Où est le minimum d’empathie ?

Pourquoi ces arguments sont-ils encore tellement méconnus, alors que des militants et associations afro-descendans les écrivent, les expliquent, les crient depuis des décennies ? Voilà une conséquence directe de la négrophobie structurelle à l’œuvre dans notre société : les voix des personnes racisées sont la plupart du temps invisibilisées ou discréditées.

Mais cette explication structurelle ne doit pas servir à se déresponsabiliser : chaque année, la majorité des Blanc(he)s se positionnent sans se renseigner sur les raisons évoquées par celles et ceux qui dénoncent - et qui subissent - cette pratique. Qu’est-ce que cela dit des identités blanches ?

Et les Blancs, ils sont de quelle couleur ?

Parler de Père Fouettard nécessite une vue d’ensemble. Le racisme est un système dans lequel différents éléments - les stéréotypes, les discriminations structurelles (2), les actes et discours de haine, les insultes et les blagues… - interagissent. Pour illustrer cette interaction, Marilyn Frye utilise la métaphore de la cage d’un oiseau(3). Lorsque je me tiens tout proche de la cage, la tête entre deux barreaux, je vois l’oiseau sans percevoir les barreaux. Je me demande alors : pourquoi l’oiseau ne s’envole-t-il pas ? Si je me déplace légèrement, je vois un barreau, juste entre mes deux yeux. Je me dis alors que l’oiseau fait face à un obstacle, mais qu’il lui est possible de contourner celui-ci. Dès lors, pourquoi diable cet oiseau reste-t-il enfermé dans cette cage ? Mon seul point de vue ne me permet pas de comprendre qu’il y a plusieurs barreaux, lesquels sont connectés les uns aux autres pour former une cage. Mon point de vue n’est pas universel : il est toujours situé. Et le pas de recul nécessaire pour percevoir l’ensemble d’une situation ou d’un système auquel on participe soi-même commence par la capacité à écouter celles et ceux qui subissent ce système au quotidien.

Lorsque l’on entend : "Pour moi, Père Fouettard est juste un ramoneur", qui se cache derrière ce "moi" ? Le fait d’être une personne blanche implique un point de vue situé. Être blanc, c’est ne pas subir l’oppression raciste. C’est ne pas voir l’ensemble des barreaux ni la manière dont ils forment, ensemble, un système d’oppression. Pour en avoir conscience, il faut entendre ce que disent les premières personnes concernées.

Fermer les yeux, c’est être complice !

"Père Fouettard est un simple ramoneur !" Pourquoi alors a-t-il les cheveux crépus et pourquoi ses vêtements ne sont-ils pas aussi couverts de suie ? "C’est notre tradition !" Les traditions ne peuvent-elles pas évoluer lorsqu’elles suscitent l’indignation, la colère et la souffrance d’une partie de la population ? Les arguments traditionnels "pro-Père Fouettard" sont fragiles et s’appuient sur un élément : l’absence d’intention raciste. Mais la question n’est pas là : ce sont les conséquences qui importent. Et la figure de Père Fouettard produit des conséquences racistes. C’est aussi le vestige d’une histoire d’oppression qui participe à la perpétuation d’un imaginaire raciste - qui permet finalement aux violences et discriminations négrophobes de perdurer.

Il est plus simple de continuer d’ignorer, malgré les revendications amenées par les militants et associations. Mais dès qu’un coin du voile est levé, cette explication ne tient plus : soutenir la figure traditionnelle de Père Fouettard ou fermer les yeux sur ses apparitions dans vos écoles, entreprises ou magasins, c’est être complice des violences racistes dont les premières victimes sont des enfants. Il est temps de se responsabiliser : dans quelle société souhaitez-vous vivre et quel rôle souhaitez-vous jouer face aux inégalités qu’elle produit ?

(1) Voir notamment Robert M-T (2016), "Zwarte piet ? Non, peut-être ! Les enfants congolais face au folklore racial belge", in Demart S. et Abrassart G. (2016), "Créer en postcolonie. 2010-2015, Voix et dissidences belgo-congolaises", Bozar, Africalia.

(2) Par discriminations structurelles, nous entendons les discriminations au logement, à l’emploi, à l’enseignement, la représentation dans les médias et la culture, la violence symbolique, les violences policières ou encore l’accès aux soins de santé.

(3) Frye M., (1983), "The politics of Reality : Essays in Feminist Theory", Crossing Press Feminist .


Stop au politiquement correct !

Réaction. Là où les instances bien pensantes de l’Onu se trompent, c’est qu’en fait si "Zwarte Piet" est de couleur noire, ce n’est certes pas pour considérer cette couleur de peau comme des personnes inférieures, mais tout simplement (selon la légende) parce que le père Fouettard descend le premier dans les cheminées, afin que le grand Saint ne se salisse pas. Voilà ! Alors, qu’on arrête avec ces considérations politiquement correctes. N’y aurait-il pas, des problèmes plus importants dans le monde pour justifier tous ces fonctionnaires de l’Onu ? Alors, Mesdames et Messieurs, occupez-vous d’autre chose, le travail ne manque pas, et laissez nos petites têtes blondes avoir - elles - encore des rêves ! (Extrait de "Qui veut tuer le père fouettard ?" par Robert Genicot http://ostendesurmer.blogs.sudinfo.be.)