Permanence au tribunal

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Opinions

SAMEDI 11 MAI

Permanence au tribunal. 9h 1/4. Appel du substitut de garde. Une jeune fille en fugue de chez ses parents a été amenée à la police par des copains. Les parents ne veulent plus la voir. Elle reconnaît qu'elle a besoin d'aide. Le juge de la jeunesse n'est pas compétent puisqu'il y a accord. Les services de l'Aide à la Jeunesse sont fermés le week-end et en l'occurrence puisqu'il y a le `pont´ de l'Ascension du mercredi 15 heures au lundi matin. La Communauté française ne veut pas reconnaître la spécificité du secteur de l'Aide à la Jeunesse en adaptant ses horaires. J'ai appris par la suite qu'elle était repartie avec ses copains, à défaut de place disponible et sans avoir trouvé de lieu d'écoute autre que la police. On est loin de la `déjudiciarisation´ préconisée dans le décret de l'Aide à la Jeunesse de 1991.

DIMANCHE 12 mai

Fête des Mères, j'ai toujours une pensée pour ces enfants et ces mères qui, quelle qu'en soit la raison ne peuvent s'embrasser ce jour-là.

Je suis toujours de permanence. Deux situations inquiétantes nécessitent d'aller au palais. Les intitulés des procès-verbaux sont graves.

Le premier jeune a donné un coup de couteau, les jours de la victime ne sont heureusement pas en danger.

Le second a commis des attouchements sur sa nièce de 3 ans. Au-delà des procès-verbaux, je trouve dans chaque situation un jeune de 14 ans, sans accroc jusqu'à présent, scolarité régulière ne posant pas de problème à ses parents.

Le premier a paniqué face à un jeune adulte menaçant et a sorti le couteau à cran d'arrêt qu'il n'aurait pas dû avoir dans sa poche. Il est conscient que son geste aurait pu se terminer de manière dramatique. Une médiation avec la victime, qui n'est pas non plus irréprochable, me paraît adéquate.

Le second est plus délicat, ce n'est manifestement pas un jeune pervers. Personne ne comprend, ni lui ni ses parents. Interdiction de contact avec la victime, bilan psychologique, investigations sociales pour permettre de mieux cerner sa problématique. Il n'est pas question de banaliser ni d'en faire un monstre.

LUNDI 13 mai

Premier rendez-vous: une étudiante en droit m'interroge pour son mémoire. J'apprécie toujours de recevoir les étudiants de tout niveau. Ils m'apportent une vision extérieure intéressée mais critique aussi de pratiques qui deviennent parfois routinières. Ils sont pleins d'enthousiasme, de projets, de vie.

Retour sur le terrain. Un jeune de 15 ans est placé depuis deux semaines en raison de ses débordements en famille, à l'école et de l'incapacité de sa mère, totalement dépassée, à respecter le cadre éducatif mis en place par le directeur de l'Aide à la Jeunesse. L'évolution est déjà perceptible mais la prudence s'impose et la consolidation des changements est indispensable.

Troisième rendez-vous. Un jeune vient de passer 15 jours en premier accueil à l'IPPJ de Fraipont pour des faits graves: participation à une agression à main armée dans un Quick en Flandre. Ses complices majeurs sont en prison. Il a pris conscience de la gravité de ses actes et perçoit clairement l'impact sur les personnes présentes. Une médiation doit pouvoir s'organiser avec ARPEGE (un service qui met en oeuvre les travaux d'intérêt général ou médiations pénales pour mineurs) et la collaboration d'un service flamand. Le but est d'établir une communication entre victimes/auteur, qu'ils puissent s'écouter mutuellement et qu'un geste de réparation puisse être posé par le jeune.

Outre le fait qu'aucune place n'est disponible en IPPJ, qu'il est nécessaire de préserver la scolarité du mineur, cette démarche me paraît à long terme plus intéressante, le milieu familial étant bien structurant.

Du côté des victimes, cela pourra permettre une dédramatisation de la scène. Leur accord total est bien entendu une condition sine qua non.

MARDI 14 MAI

Audience protectionnelle: mineurs en danger et mineurs délinquants. Parmi eux, une famille de six enfants de 4 à 13 ans, qui vit dans des conditions dignes du XIXe

siècle. Les parents, submergés par leurs problèmes, baissent les bras. Leur collaboration s'arrête aux paroles. La contrainte s'avère nécessaire. Le placement des enfants serait dramatique pour cette famille où tout le monde s'aime bien, de manière trop fusionnelle sans doute. Cela signifierait l'éparpillement de tous les enfants. Outre l'aspect affectif et psychologique, le coût de ce placement par la Communauté française serait par mois au bas mot de 18 000 euros (720 000 BEF) société de logement, aide familiale, école, médecin, logopède... doivent se mobiliser et être coordonnés. L'investissement en temps du directeur de l'Aide à la Jeunesse serait important mais vaut la peine d'être tenté.

L'aide à la jeunesse, les mineurs délinquants, ne sont pas l'affaire que des S.A.J. (Service d'aide à la jeunesse), S.P.J. (Service de protection judiciaire) ou tribunaux, mais un problème qui concerne TOUTE LA SOCIÉTÉ.

MERCREDI 15 MAI

AG de l'Union francophone des magistrats. C'est toujours avec plaisir que nous nous rencontrons. Les échanges sont intéressants, parfois vifs, mais toujours conviviaux.

Chacun vit les mêmes problèmes de recherche de solutions, non seulement en terme de placement mais aussi d'encadrement du milieu de vie des jeunes en danger ou délinquants.

Bien sûr on a parlé d'Everberg. La loi votée dans la précipitation ne répond pas toujours à la procédure pénale.

J'ai visité Everberg la semaine dernière. L'effet `prison´ est tout à fait réussi! Mais ce qui m'a le plus interpellée, ce sont les approches totalement divergentes entre fédéral néerlandophone et communauté française.

Une table ronde dans le respect mutuel de chacun, en ce compris des jeunes, est indispensable.

JEUDI 16 MAI

Matin audience civile. Problèmes d'autorité parentale entre parents séparés, autrement dit droit de garde et de visite. Disputes et mesquineries de gens qui se sont aimés, aiment leur enfant, mais ne comprennent pas que celui-ci a le droit d'aimer ses deux parents. D'autres parents viennent heureusement avec un accord.

L'après-midi, visite surprise de Marc, 19 ans et demi. Il a, avec un copain, échafaudé un vol dans une habitation. Pendant que Marc faisait le guet, le copain, surpris, a tué une vieille dame.

Marc est placé depuis l'âge de 2 ans. Il ne connaît pas son père, et sa mère ne s'en est guère préoccupée. Vers 16 ans, il a commencé un parcours de petit délinquant. Tout lui était dû. Lorsque les faits ont été découverts, il a été placé plus ou moins 18 mois en section fermée. Cela n'a été facile pour personne. Peu à peu, il a été autorisé à travailler à l'extérieur bénévolement dans un service aux personnes, avec des hauts et des bas. Grâce au travail des éducateurs de l'IPPJ, il a pu se construire une autre personnalité, tellement plus riche. J'ai refusé la demande insistante du procureur du Roi. de me dessaisir et de le renvoyer devant la cour d'assises. La cour d'appel a confirmé.

Il a réussi les tests difficiles de para-commandos et est engagé dans l'armée. Ayant toujours vécu dans un cadre institutionnel, il a compris qu'il avait besoin de balises. Dure école que l'armée qu'il vit avec sourire et enthousiasme.

VENDREDI 17 MAI

Rien de nouveau dans les conclusions du `kern´ annoncé avec fracas. Tout le monde est d'accord pour demander du plus répressif pour certains jeunes irréductibles et dire que l'éducatif reste prioritaire en multipliant médiation et prestations communautaires.

Le tout est dans la nuance et surtout dans les MOYENS mis à la disposition. Je suis néanmoins inquiète de voir qu'une loi est faite en fonction d'une minorité et qu'une priorité est accordée au fait commis par rapport à la personnalité du jeune.

Mais à quand la nouvelle loi? En attendant appliquons la loi de 1965, pas si mal faite que cela. Mais même si les moyens ont été diversifiés par la Communauté française, ils restent totalement insuffisants. Cela fait 35 ans qu'on chante la même chanson...

Ce matin, j'ai convoqué trois jeunes délinquants: le premier bénéficie d'un suivi intensif en famille par le `Chanmurly´. Des éducateurs peuvent répondre en urgence à la demande des parents ou du jeune, là où il se trouve. Il y a évolution, mais il reste encore du chemin à parcourir.

Le second, après 6 mois d'attente, va pouvoir bénéficier d'une prise en charge globale de la famille par le CLIF (Centre liégeois d'intervention familiale) subsidié aussi par la communauté française.

La troisième, placée depuis l'âge de 7 ans, n'a pas la chance d'avoir un milieu familial adéquat.

Elle entre aujourd'hui à la `Maison heureuse´ de Bellaire où elle devra apprendre à gérer sa violence, sa scolarité, ses problèmes psychologiques, avec l'aide des éducateurs.

© La Libre Belgique 2002

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