Peut-on être membre d'une Eglise et occuper un poste officiel à l'UE?

ROCCO BUTTIGLIONE Publié le - Mis à jour le

Opinions

ROCCO BUTTIGLIONE, Ancien ministre italien des Affaires européennes
Professeur de droit à l'Université de Rome

L'histoire en automne dernier du rejet de ma nomination à la Commission européenne est tristement célèbre. Nominé à la Commission par le gouvernement italien, j'ai été contraint de me retirer en raison de certaines remarques soi-disant homophobes que je suis censé avoir proférées devant la Commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures du Parlement européen. Maintenant que les choses se sont calmées et qu'une nouvelle Commission est en place, il est temps de se demander quelles sont les leçons à tirer de cette histoire.

La première d'entre elles concerne l'indispensabilité, en politique, d'avoir des informations et des rapports précis. La démocratie fonctionne uniquement si les questions débattues sont rapportées de manière équitable. Bien entendu, chacun est libre de commenter et d'évaluer les événements comme il le souhaite. Mais un niveau élevé de respect de la vérité doit imprégner les médias, sinon les débats deviennent trop déformés pour que les citoyens puissent évaluer correctement leur signification. Les journalistes n'ont pas le droit de déformer autant les faits au point de les réinventer.

Dans mon cas, la principale charge qui pesait contre moi a été inventée: je n'ai fait aucune déclaration homophobe. Pas plus que je n'ai introduit la question de l'homosexualité dans le débat sur ma nomination. Mes opposants s'en sont chargés. Je n'ai pas introduit le terme «péché», qui a une charge émotionnelle, pas plus que je ne l'aie lié à l'homosexualité dans le débat. Une fois de plus, mes adversaires s'en sont chargés.

Voici plutôt la teneur de mon discours: je pourrais, en tant que catholique pratiquant qui souscrit aux enseignements de l'Eglise, penser que l'homosexualité est un péché. Cette croyance ne pourrait pas être interprétée comme ayant une influence sur mes décisions, excepté si je déclarais et croyais que l'homosexualité était également un crime. Mais je n'ai rien dit de tel.

Une société libérale est une société dans laquelle les individus qui ont des opinions morales différentes sont liés ensemble par une loi commune. Dans les domaines du droit et de la politique, j'ai régulièrement et clairement soutenu le principe de non-discrimination. La distinction que j'établissais dans mon témoignage entre droit et morale n'a pas été acceptée. Pire, elle a été transformée en caricature, puis déclarée erronée.

En effet, la Commission est entrée dans la sphère de la conscience morale en déclarant que tous ceux qui ne souscrivaient pas à une évaluation morale positive de l'homosexualité étaient inaptes à occuper le poste de commissaire européen. Cela signifie que tous ceux qui adhèrent aux doctrines morales de la plupart des églises chrétiennes doivent aujourd'hui être considérés comme des citoyens de seconde catégorie dans l'Union européenne. Selon ce principe, Konrad Adenauer, Robert Schuman et Alcide de Gasperi, trois des pères fondateurs de l'UE, n'auraient pas été à la hauteur.

Qu'y a-t-il de mal à ce qu'une commission parlementaire émette un jugement politique à l'encontre d'un commissaire pour des raisons purement politiques? Le rejet de ma nomination était, de l'avis de plusieurs individus, simplement une autre bataille politique: vous en gagnez, vous en perdez, mais vous ne pouvez pas dire que vous avez été injustement victime de discriminations simplement parce que vous avez perdu.

Mais la Commission européenne n'est pas responsable devant le Parlement européen de la même manière qu'un gouvernement national est responsable devant son parlement. Les gouvernements des Etats membres de l'UE nomment les membres de la Commission européenne et le Parlement n'a pas de droit de veto explicite sur eux. Une audition sur une nomination au poste de commissaire devant une commission parlementaire de l'UE doit simplement déterminer si la personne est compétente dans le domaine qu'elle sera chargée de superviser dans la Commission et si elle présente des éléments d'indignité morale, à savoir, des défauts moraux tellement évidents qu'ils l'excluraient inévitablement.

Il semble maintenant que, de l'avis de la commission qui a rejeté ma nomination, l'adhésion aux principes de la plupart des églises chrétiennes entraîne ce type de disqualification «morale». L'implication de cette position est profonde et choquante. Si elle était acceptée dans l'ensemble, cela impliquerait que l'UE répond maintenant à des doctrines morales officielles et que l'allégeance à ces doctrines est nécessaire pour que les citoyens puissent exercer leur droit à occuper un poste dans un organisme public.

Cette implication est intolérable et elle affaiblira et divisera progressivement l'UE par une hostilité semi-officielle envers la foi religieuse. De plus, l'exigence d'une telle allégeance constitue une renonciation de l'une des étapes les plus importantes du développement de l'Europe. Cela fait environ 300 ans que le monde religieux a compris qu'appartenir à une foi différente ou bien être agnostique n'excluait pas une personne du service public. Si le test moral que j'ai subi reste valable, il signifie que l'Europe a bouclé la boucle: les agnostiques ne veulent plus accepter qu'être religieux, et donc avoir des opinions morales différentes, n'interdit à quiconque d'occuper un poste officiel.

J'espère que la Commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures du Parlement européen reconsidérera son comportement et que «l'affaire Buttiglione» restera uniquement une injustice politique courante contre un individu isolé plutôt que le signe avant-coureur d'une citoyenneté de seconde catégorie pour les croyants religieux.

Si, de l'autre côté, les membres du Parlement européen poursuivent jusqu'au bout la logique de mon cas (si ma mise à l'écart devient la base d'une politique cohérente), l'UE sera en bonne voie de créer une sorte de police de la moralité et de lancer une inquisition des temps modernes, qui violera lourdement la liberté de religion et la liberté de conscience.

Project Syndicate, 2005. www.project-syndicate.org. Traduit par Valérie Bellot


Véronique DE KEYSER, Député européenne (PS)

Vous vous demandez, Monsieur Buttiglione si on peut encore briguer un poste politique en étant chrétien? Voilà une bonne question à adresser à tous les députés du Parti Populaire Européen et même à une partie de l'équipe de Monsieur Barroso. Mais oui, Monsieur Buttiglione on peut encore être chrétien. Tout comme on peut aussi être laïc, musulman, homosexuel, juif ou même femme! Si, si! cela existe aussi en politique. Mais comment font les porteurs de ces «tares» pour réussir là où vous avez échoué? Tout simplement en ne confondant pas leur singularité, qui fait aussi leur richesse, avec le mépris de l'Autre. Si vous nous aviez dit lors de la fameuse audition publique, que vous alliez à la messe tous les matins et que vous pratiquiez scrupuleusement le carême, c'est vrai nous aurions sans doute été étonnés de ces confessions intimes dans l'enceinte du Parlement européen - sans pourtant nous en formaliser. Mais vous nous annoncez, de manière faussement ingénue, votre vision conservatrice du rôle de la femme et surtout votre sentiment intime que l'homosexualité pourrait bien être un péché - et donc transgresser la loi divine. La loi divine peut vous consacrer commissaire, mais après cette faute, certainement pas nous. Ce rejet explicite d'une partie importante des citoyens européens, dont vous savez à quel point ils souffrent d'humiliations et de discriminations, est inacceptable de la part d'un homme qui briguait le poste de Commissaire aux Libertés. Nous connaissons bien la manière dont l'Eglise catholique s'est engagée dans un combat contre les droits des homosexuels et la vision rétrograde qu'elle a de la femme. Que le Vatican fasse de la politique, c'est son affaire. Mais que vous fassiez la politique du Vatican, c'en est une autre. C'était la ligne rouge à ne pas franchir. Qu'après quelques mois, vous ne l'ayez pas encore compris nous confirme dans l'idée que vous êtes un égaré en politique. Mais une brebis égarée, ça certainement pas.


HERVÉ POURTOIS, Chaire Hoover d'éthique économique et sociale (UCL)

Il est inacceptable d'écarter quelqu'un d'un mandat public pour le seul motif qu'il croit et déclare que l'homosexualité est un péché. Dans une société laïcisée, le choix des candidats, comme n'importe quelle décision politique, ne devrait être déterminé par des considérations religieuses ou antireligieuses.

Pour autant, la nomination à un poste de commissaire européen à la justice n'est pas une question dépourvue de signification éthique. L'Union européenne a inclus dans son Traité constitutionnel une Charte des droits fondamentaux. Dans les années à venir, le commissaire à la justice jouera un rôle clé dans la mise en oeuvre de celle-ci. L'enjeu n'est pas mince, notamment pour ce qui concerne les droits des homosexuels. Car s'il y a probablement une unanimité, M. Buttiglione inclus, pour dire que «l'homosexualité n'est pas un crime», il y a, en revanche, de profondes divergences sur la nature et l'étendue des discriminations dont sont victimes les homosexuels ainsi que sur les mesures politiques et juridiques à prendre pour les éradiquer. Doit-on, par exemple, considérer l'impossibilité pour des homosexuels de se marier entre eux ou d'adopter un enfant comme une discrimination? Quelle force juridique doit-on donner au principe de non-discrimination de la Charte dans le droit européen?

Malheureusement M. Buttiglione et ses détracteurs n'ont pas conduit le débat sur ce type de question ni sur le cadre et les limites dans lesquels un commissaire à la justice devrait les traiter. L'erreur de M. Buttiglione est d'avoir laissé planer le flou sur ce sujet: dire que l'on soutient le principe de non-discrimination était évidemment trop court. Si les considérations religieuses ne sont pas pertinentes dans le débat politique, les arguments éthiques sur ce qui est juste et injuste doivent en revanche y être exprimés et confrontés. C'est un devoir pour un homme politique d'expliciter clairement sa position en la matière, au risque évidemment d'être désavoué par une majorité politique.


PAUL MAGNETTE, Institut des études européennes (ULB)

L'affaire Buttiglione restera dans les annales européennes, mais pas pour les raisons qu'invoque son protagoniste. Ce que l'on retiendra de cet événement, c'est la victoire du Parlement européen qui, pour la première fois, a pu convaincre un gouvernement de retirer son candidat.

Il est important de ne pas se méprendre sur les motifs des députés. Y voir un complot anticlérical est une absurdité: les présidents Delors, Santer, Prodi et Barroso ont tous porté haut leurs convictions chrétiennes, sans jamais que cela le leur soit reproché par le Parlement. La fronde des députés ne s'explique pas non plus par les propos rétrogrades et insultants de M. Buttiglione à l'égard des femmes et des homosexuels - même si cela n'a pu qu'envenimer le débat.

Le vrai problème était ailleurs: M. Buttiglione exigeait rien moins que le droit de mettre ses responsabilités entre parenthèses chaque fois qu'elles entreraient en conflit avec ses convictions personnelles - ce qui, dans un domaine aussi sensible que les politiques d'asile et d'immigration, la coopération policière et pénale, risquait de se produire souvent. Or ceci était évidemment inacceptable: non seulement la crédibilité de la Commission aurait-elle souffert de voir un portefeuille aussi crucial exercé en pointillés, mais cela revenait à remettre en cause le principe de l'impartialité de l'action publique. M. Buttiglione entendait user de ses fonctions pour bloquer les décisions européennes quand elles heurteraient ses convictions catholiques, ce qui revient à nier le principe démocratique.

En rejetant M. Buttiglione, les députés (formant une large majorité de socialistes et libéraux et d'un grand nombre de démocrates-chrétiens) ont évité que l'Europe suive les dérives actuelles de la politique italienne. Substituer le discrédit de l'adversaire à l'argumentation, crier au martyr chaque fois que l'on est mis en minorité, c'est, quoi qu'en dise M. Buttiglione, être plus proche de Berlusconi que de Kant.

© La Libre Belgique 2005

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