Opinions
Par Jean-Philippe Mogenet, ancien directeur de collège, ancien professeur de langues anciennes.

Les partisans du redoublement dans l’enseignement secondaire - ils sont nombreux - considèrent qu’il est important pour un jeune d’être confronté à l’éventualité d’un échec scolaire, voire au redoublement lui-même, parce que la rencontre avec l’échec est inévitable dans la vie professionnelle, et que faire croire aux jeunes qu’ils sont performants, lorsqu’ils ne le sont pas, constitue un très mauvais service à leur rendre.

Il est vrai que les échecs scolaires auront apporté à certains une forme de résistance à l’adversité. Mais d’autres auront à coup sûr été fragilisés par cette expérience scolaire négative, qui leur rendra plus pénibles encore les échecs à venir. Le plus souvent, elle aura induit en eux une grosse perte d’estime d’eux-mêmes. Parfois, elle les aura conduits à une forme de dépression, et dans des cas rares, mais récurrents, elle les aura poussés au suicide.

La plupart des partisans du redoublement n’y ont pas été confrontés, ni eux ni quelqu’un de leur famille; il leur est donc aisé de continuer à promouvoir un système qui ne leur a causé aucun désagrément, tout en les plaçant, eux, sur un piédestal auquel n’a pas eu accès la masse des étudiants "moins méritants". Généralement - mais pas toujours - ils proviennent de milieux socio-culturellement élevés. Lorsqu’ils considèrent que c’est à leur mérite personnel que revient leur parcours scolaire dépourvu d’accroc, ils ont en partie raison : obtenir de beaux résultats scolaires demande un effort. Néanmoins, il ne faut pas perdre de vue que c’est le plus souvent à l’appartenance socioculturelle des élèves chanceux à cet égard, plus qu’à leur mérite propre, que sont dus leurs lauriers.

Il est vrai, comme l’indique la fin de l’opinion citée plus haut, que "faire croire à des jeunes qu’ils sont performants, lorsqu’ils ne le sont pas, constitue un très mauvais service à leur rendre". Mais est-on certain que le signal positif envoyé aux jeunes lorsqu’ils échappent à l’échec scolaire soit réellement porteur à cet égard ? Les compétences ainsi considérées comme acquises, via des épreuves conçues pour éviter un taux d’échec trop élevé, sont-elles réellement suffisantes pour autoriser, par exemple, un parcours aisé dans l’enseignement supérieur ? Ou une insertion facile dans la société ? N’est-il pas possible d’imaginer un système au sein duquel l’échec scolaire potentiel cesse de constituer le principal levier visant à produire, espère-t-on, un engagement réel des jeunes en faveur de leurs études ? Où la peur de l’échec soit remplacée par le désir d’apprendre ?

Beaucoup objecteront qu’un adolescent reste un adolescent, et qu’hors de la menace de ce bâton échec, la plupart se refuseront à avancer. Oui mais, dans la situation actuelle, avancent-ils réellement ? Le taux d’échec, malgré cette menace, n’atteint-il pas des sommets inacceptables ? La remédiation, encore largement brandie comme slogan politique malgré 45 ans d’inefficacité notoire, y peut-elle quelque chose ? Avec l’argent qu’on y consacre inutilement, on pourrait (re)donner à bien des écoles décrépies le confort que de nombreux jeunes Wallons et Bruxellois ne possèdent pas chez eux, et les équiper - notamment dans le qualifiant - de matériel ultra-performant.

Il nous faudrait, je pense, commencer à songer sérieusement, en pionniers, aux formes que pourrait prendre un enseignement à la fois efficace et débarrassé des multiples et indéniables inconvénients liés à l’échec scolaire. La performance y serait valorisée - le plus concrètement possible- pour les plus "scolaires", l’effort et le progrès pour ceux qui le sont moins.

Nous avons tout à y gagner. Les élèves appliqués le resteront évidemment, et ceux qui ne le sont pas malgré la pratique du redoublement, pourraient bien le devenir un peu plus dans ces conditions renouvelées. Osons. Imaginons.