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Philippe Geluck s’indigne et suscite la controverse avec son dernier livre. Selon lui, le politiquement correct et la bienséance limitent la liberté d’expression. Contre-argument : le danger, c’est faire passer des idées discriminantes sous le couvert de la liberté d’expression.    Entretiens croisés

Philippe Geluck, humoriste, auteur de nombreux ouvrages. Viennent de sortir : "Peut-on rire de tout ?" (Ed. Lattès) et "La Bible selon le chat" (Casterman)

Peut-on rire de Dieu ?  

Oui, car il l’a bien cherché.  

Peut-on rire des Noirs ?  

Oui, mais pas de leur couleur.  

Puis-je rire des handicapés physiques et mentaux ?

S’ils font des grimaces, il est souvent impossible de se retenir.  

Puis-je rire de l’homosexualité ?  

Oui, car il faut avouer que des bonhommes qui font des petites mines et des femmes qui roulent des mécaniques et des cigarettes, c’est quand même très rigolo.

Puis-je rire des musulmans ?  

A tes risques et périls.  

Ces questions-réponses (pp. 155-156) concluent votre ouvrage "Peut-on rire de tout ?" Pourquoi ce livre ?

Parce qu’il est urgent de dire que la liberté de pensée et d’expression, parfois par l’humour, est un des fondements de notre démocratie. Et chez nous, elle a tendance à se restreindre. Je suis arrivé dans le métier d’humoriste quand la liberté était absolue grâce à mes prédécesseurs. Je dis "était". Aujourd’hui, je tire la sonnette d’alarme.  

Qui met à mal la liberté d’expression ?

Il y a un raidissement, à la fois communautaire, religieux et politique. Regardez comme un Bart De Wever prend mal des dessins humoristiques et la critique. La remontée des extrêmes n’incite pas à plaisanter. La période de Desproges et Coluche était de grande liberté, conquise après une période de cadenassement. Aujourd’hui, le balancier va de nouveau vers la censure et vers la menace de censure. C’est pire : quand il y a autocensure, l’ordre ne doit plus être donné, il devient implicite.  

Ne craignez-vous pas qu’en poussant le bouchon, on vous accuse d’irrespect, d’insultes ou d’appels à la haine ?

Appel à la haine, je réfute totalement. Foutage de gueule, oui. Manque de respect, évidemment. 

Mais que et qui faut-il respecter ?

Mon livre est une réplique au monde qui m’entoure et m’agresse. Je respecte infiniment mes frères humains et les personnes de bonne foi, mais si on parle des religions, je les trouve extrêmement violentes dans ce qu’elles imposent à leurs fidèles. Menacer des braves gens du paradis ou d’enfer est inadmissible et là se trouve le non-respect d’autrui. Les maintenir dans l’ignorance m’est insupportable. Vous voyez que ce n’est pas moi qui ai commencé…

Un Bedos, Desproges ou Coluche ne risqueraient-ils pas aujourd’hui d’être pointés comme homophobes ou racistes ?

Ils ont fait avancer la réflexion en jouant avec les clichés. Comme dans mon livre, une tournure prise au premier degré pourrait passer comme excluant. Mais c’est le contexte qui importe, la phrase qui précède et celle qui suit. Ne confondons pas. Ce n’est pas parce qu’on traite un sujet à travers l’humour qu’on devient méprisant ou insultant. Certains rires peuvent être dégradants si on se moque au détriment de. Mais je suis persuadé que le rire peut être utilisé pour ouvrir l’esprit et réfléchir sur des sujets graves de façon détendue, sans front plissé et moue boudeuse. Maintenant, il y aura toujours une personne qui, ne comprenant pas l’humour, accusera Guy Bedos d’être raciste. Mais on ne peut pas niveler par le bas la pensée sous prétexte que certains ne comprendront pas et qu’on doit plaire à tout le monde. Là, est le danger. A force de ne pas oser un mot plus haut que l’autre pour être sûr de ne choquer aucun groupe ou communauté, à force de viser le plus petit commun dénominateur, on ne dit plus rien.  

Que pensez-vous du cas Dieudonné ?

Un cas particulier. Cet humoriste hyperdoué a basculé. Il s’est acoquiné avec des gens d’extrême droite et a développé des théories inadmissibles. Regardez ses conférences de presse, il est sorti du cadre de l’humour.  

Qu’est-ce qui ne vous fait pas rire ?

La vulgarité. On ne se situe pas dans la grossièreté mais dans des choses basses, veules, méprisantes, guidées par la lâcheté, la mauvaise foi ou l’appât du gain. Maintenant, la souffrance d’autrui ne me fait pas rire mais je ne m’interdis pas de faire de l’humour sur le sujet.

Entretien : Thierry Boutte



Tommy bui, Président du Mrax, le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Tommy Bui, en écho au nouveau pamphlet de Philippe Geluck, "peut-on rire de tout" ?


Oui, dans l’absolu. Cela fait partie de la liberté d’expression, encadrée par des lois qui font en sorte que cela ne vire au racisme et à la haine… 


On peut rire de l’homosexualité… 


Oui, pourquoi pas ? 


Des étrangers ?


Oui, nous avons tous des défauts. 


De la couleur de peau ?


Tant que le rire n’appelle pas au racisme et à la haine. Il faut accepter que l’humour brusque, voire choque. 


Des cultes ? 


On peut pratiquer le second degré pour toutes les religions, juive, musulmane, catholique… 


Des handicapés physiques et mentaux ?


En principe oui. Même si j’éprouve un inconfort, une gêne d’un point de vue personnel, par compassion et empathie… 


Peut-on rire des pauvres et des riches ?


Bien sûr. On l’a fait de tout temps. Pourquoi pas aujourd’hui ? 


Précisément, peut-on rire des mêmes choses aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans ? Par exemple, est-ce qu’un sketch d’un humoriste déguisé en nazi, comme Desproges en son temps l’a fait, passerait de nos jours ? 


II y a une nuance. D’abord, à cette époque, il n’y avait pas les mouvements antidiscrimination. Et d’autre part, les étrangers ne pouvaient pas voter. Donc on trouvait même des politiciens, y compris de gauche, qui tenaient des discours racistes parce que les étrangers ne faisaient pas partie de leur électorat. Depuis que les étrangers peuvent voter, c’est un tout autre discours. Et puis, entre-temps, de l’eau a coulé… Il y a eu les attentats du 11 septembre en 2001, des regains de néonazisme en Europe. Voyez la situation en Grèce. Après, il y a le bon et le mauvais goût. Il y a la liberté et l’usage abusif que l’on peut en faire, sans pour autant tomber dans l’illégalité. 


Dans le contexte actuel, qu’est-ce que le mauvais goût ?


Je crois que c’est faire passer des idées racistes, discriminantes ou appelant à la haine sous le couvert d’une soi-disant liberté d’expression, de la critique religieuse ou culturelle. C’est le grand danger que je perçois aujourd’hui, depuis mon poste de président du Mrax. 


Mais, dans le même temps, est-ce que ce danger n’en appelle pas un autre : celui de l’autocensure des humoristes, confrontés à un espace d’expression de plus en plus étroit ? 


Cela a toujours été un équilibre très précaire, maintes fois remis en question. Actuellement, il y a un développement dans les deux sens. A la fois, l’espace d’expression est de plus en plus étriqué. On vous attend au tournant à chaque fois que vous dites quelque chose. Et à la fois, il y a un autre penchant qui prend le pari de tout dire. Au nom du droit à la liberté d’expression. Le véritable danger, c’est que certains se disent défenseurs de cette liberté d’expression alors qu’ils en sont les pourfendeurs. En allant au-delà de ce qu’elle autorise, ils la détruisent. C’est là toute la subtilité de ce jeu vicieux. Que les cultes soient critiqués, c’est une chose. Mais attaquer des gens et les discriminer pour leurs simples croyances, c’est deux choses complètement différentes. 


Un exemple ? 


L’exemple de Dieudonné est le plus flagrant. Mais il y a aussi celui des caricatures de "Charlie Hebdo". Certaines ont enfreint la liberté d’expression, en violant, par l’insulte, l’intégrité religieuse et culturelle. 


Donc pour vous, dans le cas des caricatures, cela tient plus du mauvais goût d’un caricaturiste que d’un manque d’autodérision des religions ?


Je trouve que les cultes devraient avoir davantage d’autodérision. Il y a un travail à faire au niveau des institutions pour qu’elles se décoincent.

Entretien : Pierre Paulus  (st.)