Opinions
Une opinion de Bruno Vermeire et Laura Rizzero, respectivement professeur de philosophie et de religion au lycée Martin V (Louvain-la-Neuve) et professeur de philosophie à l'université de Namur. 


La philosophie n’est pas (et ne peut donc pas devenir) la "religion de la laïcité", ce que le débat actuel sur les cours dits "philosophiques" induit à penser.


Après l’annonce du président du MR visant la suppression des cours de religion dans l’enseignement officiel au profit du cours de philosophie et citoyenneté, le débat à propos des "cours philosophiques" a repris de plus belle. Nous souhaitons ici proposer notre point de vue de philosophes. Nous sommes convaincus de la nécessité d’enseigner la philosophie et la religion comme piliers de la formation des élèves. Nous sommes en effet philosophes et croyants, et nous expérimentons l’importance de l’articulation entre philosophie et religion, entre raison et foi, et les possibilités de rencontre et de dialogue que cette articulation rend possibles.

Le monde pluraliste dans lequel nous vivons ne se laisse plus interpréter par une pensée qui veut l’unifier au nom d’une vérité ultime. L’école dans ce monde postmoderne aura donc pour mission, en particulier à travers les cours de religion et de philosophie, de donner les outils intellectuels pour susciter un véritable "effort de la pensée". Penser pour construire et fonder sa propre vision du monde. Penser avec rigueur rationnelle pour comprendre. Penser pour se situer en dialogue avec les autres visions du monde, qu’elles soient philosophiques ou religieuses.

L’exercice d’une pensée critique

Le cours de religion cherche à susciter un questionnement existentiel personnel et une réflexion sur la pertinence de la foi. Il est donc important que ce cours accompagne la maturation intellectuelle des élèves. L’enseignement religieux ne sera pertinent que quand les jeunes auront perçu le sens et l’importance des questions existentielles qui se posent à tout homme et dont les religions sont des réponses possibles. Dans cette perspective, le cours de religion catholique, par exemple, cherche à aborder le christianisme de façon critique, c’est-à-dire comme ressource intellectuelle et spirituelle, à la recherche d’une nouvelle intelligibilité pour notre monde contemporain.

Ce qui manque à beaucoup de jeunes aujourd’hui, cependant, et jusque dans nos universités, c’est une ouverture rationnelle sur l’essentiel questionnement métaphysique et anthropologique. L’éducation à l’exercice d’une pensée critique, l’éducation à connaître le réel pour en découvrir le sens autre que le fonctionnement, l’éducation à la pratique de l’argumentation et du dialogue, font partie intégrante de la formation humaine que l’école se doit d’assurer. Et c’est à cela que peut servir, entre autres, un cours de philosophie. Or la philosophie est une discipline à part entière, ayant sa propre spécificité, son épistémologie, son langage, jouant une fonction éducative qui lui est propre. La philosophie n’est pas (et ne peut donc pas devenir) la "religion de la laïcité", ce que le débat actuel sur les cours dits "philosophiques" induit à penser.

Certes, en tant que discipline, la philosophie contribue à l’approfondissement des connaissances d’autres disciplines (comme la théologie, la psychologie, ou les sciences de la nature). Mais le discours de la philosophie ne remplace pas le discours de la religion. Si le logos philosophique porte sur le sens et éclaire les croyances, il ne se propose cependant pas lui-même comme un discours capable de "relier", par la foi, à une réalité qui transcende l’exercice de la raison. Or, c’est précisément cela que fait le discours des religions. Les discours de la philosophie et celui des religions sont donc complémentaires et différents, jamais antagonistes.

Quant au cours de philosophie et citoyenneté, il a été pensé, du moins pour le cycle du secondaire supérieur, comme un cours de philosophie à part entière, éclairant des questions de citoyenneté. Il est donc pensé comme complémentaire, et pas alternatif, au cours de religion.

Maintenir le cours de religion et adjoindre un cours de philosophie nous semble donc le meilleur modèle éducatif pour développer l’esprit critique et le sens de l’autonomie des jeunes face à toutes les idéologies et le "prêt-à-penser".

Un débat idéologique stérile

Tant que le débat sur les cours "confessionnels" restera idéologique, on demeurera cependant dans une polémique stérile. Notre propos veut dénoncer cette "idéologisation" du débat, qui occupe trop souvent le devant de la scène. Si l’on prend la philosophie pour "religion", et on en fait l’instrument idéologique d’un idéal impossible de "neutralité", alors on perd la philosophie, car elle ne peut pas se réduire à cela. Et si on défend la religion en accusant les philosophes d’être des "enseignants au ventre mou tenus à la neutralité" alors, sauf à offrir une caricature des philosophes frôlant le ridicule, on perd la possibilité d’exercer cette précieuse articulation entre foi et raison qui a été à l’origine de la culture occidentale et qui nous semble si importante aujourd’hui pour rendre possible le dialogue entre convictions dans une société "multiconvictionnelle" comme la nôtre.

Au XVIIIe siècle déjà, le philosophe Emmanuel Kant cherchait à éduquer ses contemporains à penser dans un esprit de dialogue en posant cette question pertinente : "Penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? Aussi bien, on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte également la liberté de penser."