Opinions

Une chronique d'Eric de Beukelaer, chroniqueur.

S’il y a bien un domaine que j’applaudis dans la formation académique reçue par les séminaristes, c’est que les quatre années de théologie sont précédées de deux années en philosophie. Avant d’approfondir le mystère chrétien, le futur prêtre catholique explore ainsi les défis du questionnement. Formation décapante, qui déconstruit bien des visions naïves. Mais donne de bâtir sa réflexion croyante sur une assise qui ne fait pas fi de la capacité réflexive et critique de l’être humain. A l’heure où d’aucuns veulent faire disparaître le cours de religion de nos écoles, rappelons que ceux-ci comportent également une bonne dose d’enseignement philosophique. Impossible, en effet, de dissocier tradition chrétienne et héritage philosophique. Comment comprendre les écrits de saint Irénée ou saint Augustin, sans connaître Platon ? Qui peut lire saint Thomas d’Aquin, en ignorant Aristote ? Quel théologien contemporain peut faire l’impasse sur la pensée de Levinas, ou snober Marx, s’il veut comprendre (par-delà les clichés réducteurs) quelque chose à la théologie de la libération ?

A mes compatriotes musulmans qui réfléchissent à la formation de leurs imams, je conseille également l’investissement dans une solide formation philosophique. L’histoire catholique n’est pas non plus dénuée de dérives fondamentalistes et violentes. A chaque fois, ce fut le signe d’une éclipse de la pensée philosophique. Un excellent vaccin contre une lecture momifiée et guerrière des livres saints est une familiarité avec les grands penseurs de l’humanité. Dieu a créé l’homme avec un cerveau, pour qu’il s’en serve et s’interroge sans peur sur le réel.

En politique aussi, une perte de repères philosophiques rend la réflexion anémique. Voilà bien une chose qui me désole dans les récents débats sur l’avortement. Chacun comprend intuitivement que le sujet confronte la défense de deux valeurs : la maîtrise des femmes sur leurs corps et la protection de la vie humaine en devenir. Deux valeurs que chacun pondérera différemment, selon sa conviction de vie. Mais deux valeurs que personne ne peut éliminer de l’équation. Ce clash des dignités explique que la dépénalisation de l’avortement est limitée dans le temps et qu’un prestataire de soin (confronté à une demande d’avortement) a droit à l’objection de conscience. Je regrette donc que les récentes propositions de loi, souhaitant retirer l’avortement du code pénal, taisent toutes la dignité de la vie à naître. A les lire, dépénaliser l’avortement déculpabiliserait les femmes, et il n’y aurait guère à se poser d’autres questions.

J’ai accompagné nombre de femmes ayant avorté. Les stigmatiser n’est ni humain ni chrétien. Mais banaliser un acte qui touche à la vie naissante ne respecte pas leur quête de vérité et de paix. C’est aussi fragiliser le socle humaniste de nos démocraties, en déclarant non-pertinent la question de savoir à partir de quand la vie humaine devient inviolable : "C’est une façon de nous ramener à un débat qui est sans fin et qui est d’ailleurs, à mon sens, complètement sans intérêt", déclarait une politicienne sur nos ondes. Le déni. Le refus d’affronter un enjeu philosophique. La régression mentale, au nom d’une idéologie (autoproclamée "progressiste") qui absolutise le choix de l’individu.

Il y a quarante ans, les promoteurs de la dépénalisation partielle de l’avortement nommaient - eux - le dilemme philosophique auquel ils faisaient face : "L’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. […] C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. C’est pourquoi, si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour la contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme." Ainsi parlait Simone Veil.

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