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INTERVIEW

Pierre Mertens, alors professeur en droit international (Droits de l'Homme) à l'ULB, vous considériez dans les années 70, qu'une action terroriste pouvait se justifier face au terrorisme d'État? Quels étaient vos arguments? Tiennent-ils aujourd'hui?

Je l'expliquais et non la justifiais! Mais on ne peut pas comparer aujourd'hui à ce qu'on appelait à l'époque du terrorisme individuel - c'est-à-dire dans le pire des cas la bande à Baader, les Brigades rouges et toutes les dérives d'un certain gauchisme (n'oublions pas que mai 68 n'a pratiquement pas fait de victimes!). Mais quelquefois nous considérions, de façon sans doute outrancière, qu'il était parfois facile de condamner l'acte de violence d'un desperado à côté de la criminalité en col blanc collective qui s'accomplissait impunément et anonymement tous les jours dans le monde à l'ombre du capitalisme sauvage. Mais ça s'arrêtait là! Et très rapidement quand ce terrorisme dit individuel a montré son vrai visage de méduse - c'est-à-dire qu'il n'émanait ni de Robin des Bois ni de Zorro - nous avons vu qu'il était généralement manipulé par des États ou des groupements et par vocation meurtrier. Et donc la distinction tombait d'elle-même. Aujourd'hui, on n'a pas nécessairement tort de focaliser toute l'attention sur Ben Laden mais ne perdons pas de vue que ce n'est pas un individu, c'est l'incarnation métaphysique d'un mouvement religieux dont l'extension semble, hélas, irrésistible et qui est manipulé à outrance par trois ou quatre pays islamistes: l'Arabie Saoudite, le Pakistan, l'Afghanistan, peut-être la Lybie et sans doute la Syrie et l'Irak. Cet acte de guerre qui a exigé une telle maturation, des moyens gigantesques, une infrastructure colossale ne peut avoir été commis sans qu'il y ait une ou des puissances derrière. C'est le contraire même d'un terrorisme individuel de type romantique!

Mais comment expliquiez-vous ce terrorisme à l'époque?

Il y avait un côté deux poids deux mesures qui nous gênait. C'est trop facile de toujours attirer l'attention sur les petits tueurs aux petits pieds, fous de désespoir et réduits à rien. Ils finissent par abattre un grand patron - ce qui n'a rien de très honorable! - alors qu'on oublie que le grand patron a lui aussi, et peut-être davantage, les mains couvertes de sang. Le raisonnement s'arrêtait là. Cela ne tenait pas la route même si ce déséquilibre existe. C'est Brecht qui raconte que quand un pirate tue 50 personnes, il est un criminel. Mais quand un amiral bousille toute une armada, il est un héros national. Il y avait un côté disproportionné. Mais rien de ce schéma d'alors n'est applicable aujourd'hui!

Et comment, sur le plan juridique, les défendiez-vous?

À l'époque, nous luttions contre des actes juridiques sommaires et peu affinés qui installaient ce que nous appelions un espace judiciaire européen. Où les extraditions seraient facilitées. Où on pouvait s'échanger les malfrats politiques ou autres. Voilà à quoi nous réagissions. Nous voulions interdire l'exercice de pratiques anti-juridiques, c'est-à-dire qui traitaient des politiques comme des droits communs. Mais nous nous arrêtions à l'analyse et n'avons jamais justifié ces gens-là...

Aujourd'hui, existe-t-il pour vous une violence légitime?

... Il faut être juste: le monde n'avancerait pas sans violence. Le problème, c'est de savoir comment l'arrêter. C'est qu'aussi légitime soit-elle à sa source, très rapidement, elle n'en reste pas là. Elle se charge de sang de victimes innocentes. Elle se nourrit de crimes qui ressemblent étrangement à ceux de l'adversaire. Et voilà! Il est évident que la résistance contre les nazis est le type même d'une violence légitime. Et heureusement qu'elle a eu lieu. Le problème est, par la suite, qu'à coup d'amalgames simplistes, on a souvent appelé «résistants» de véritables terroristes. Voyez les faits divers. On rêve toujours d'être le résistant d'une belle cause et de justifier sa violence par le droit de l'accomplir.

Reste que le meurtre est une chose insensée mais quand un Arménien ou un Kurde abat un général turc, je me dis qu'il a des raisons historiques de considérer sa violence comme légitime... même s'il a tort de le faire. Quand on kidnappe Eichmann pour le juger à Jérusalem, on a de bonnes raisons de le faire. C'est contraire au droit international mais c'est une violence qui m'a profondément réjoui. Peu de procès ont été aussi utiles.

«La violence commence là où s'arrête le pouvoir du verbe», revendiquent ceux dont les cris de protestations se voient muselés ou manipulés. Êtes-vous d'accord avec eux?

Non, parce qu'entre le verbe et la violence, il existe toute une marge de manoeuvres, d'actions, de procédures ou de recours qui permettent de ne pas désespérer mais qui est, pour certains, commode de sous-estimer. Voir dans le droit, comme le font certains anti-juridiques absolus, le masque de l'hypocrisie et de l'institution qui se camoufle derrière de beaux principes qu'il ne respecterait pas lui-même, est un cheminement un peu sommaire et rapide dont beaucoup ont abusé. Les recours existent et tant qu'ils ne sont pas épuisés, on n'est pas en droit de recourir à la violence qui devient vite pathologique, insensée, névrotique et généralement aveugle, frappant des innocents.

Comment percevez-vous l'évolution des événements dramatiques que vivent les Etats-Unis?

Tous les raisonnements que nous tenons depuis deux jours s'effritent devant la déclaration de Colin Powell qui dit que ce qui s'est produit est un acte de guerre et que l'Amérique saura y répondre comme à une guerre. Souvenez-vous de l'image magnifique de cette femme qui, dans une des tours en flammes, agitait un petit linge blanc comme si une guerre avait été déclarée. Et elle semblait dire «voilà, nous nous rendons»... Je crains que nous soyons maintenant dans une logique de guerre, même si la méthode Coué consiste à dire «mais non ce n'est pas une guerre, il ne faut pas tout confondre!» Cela ressemble étrangement à Pearl Harbor. Mais là, on s'en était pris à une armée, ici c'est contre la population civile, ce qui est infiniment plus grave encore.

Vous êtes pessimiste?

Oui. C'est aller tellement loin. Enfin, on a laissé les choses aller trop loin. Symptomatique, par exemple que depuis quelques années, on laisse se réinstaller en démocratie européenne des propos antisémites. Un antisémitisme rampant qui a de moins en moins de vergogne et de honte à s'afficher. Je me dis que dans les années 30, on a dû commencer comme ça. Cela participe à un phénomène de banalisation, d'oubli, de désinvolture, d'irréflexion.

Quel chemin faudrait-il prendre pour stopper cette évolution?

L'information, il n'y a jamais qu'elle. L'information parce qu'elle est toujours pacifique. L'information, celle qui ne tombe pas dans les pièges de la propagande, celle qui évite les amalgames et les manichéismes qui ne vont pas manquer. Comme cela va être difficile d'être nuancé aujourd'hui que nous sommes en butte à une guerre «sainte» ! S'en prendre aveuglément à un groupe humain innocent comme tel, c'est déjà un crime contre l'humanité.

© La Libre Belgique 2001