Opinions Une opinion de Simon Leys publiée le 11 décembre 2010 dans La Libre. 

Les prodigieux progrès économiques et matériels de la Chine doivent être salués et célébrés. Mais que ces progrès ne puissent toujours pas s’accompagner d’un dégel psychologique et intellectuel des dirigeants, ni d’un minimum de respect pour les droits de l’homme est source de tristesse, de stupeur et d’angoisse. La façon dont les autorités communistes traitent Liu Xiaobo et son prix Nobel de la paix (si admirablement mérité !) désespère tous les honnêtes gens, en Chine même et dans le monde. Ce traitement est pire qu’un crime : c’est une stupidité. Liu Xiaobo est un écrivain et un penseur profond et original; son amour de la Chine est héroïque; son courage est à la mesure de son intelligence; sa modération et sa sagesse sont exemplaires. Ce n’est pas un agitateur politique, c’est vraiment un homme de paix, un intellectuel dont les seules ressources sont la réflexion et la culture; sa plume est sa seule arme. L’unique réforme politique qu’il propose pour la Chine, c’est simplement que les autorités acceptent enfin de respecter la Constitution de leur propre République populaire. Respecter la Constitution ? Pourrait-on concevoir un projet plus criminel, une subversion plus redoutable ? L’idée mérite bien onze ans de prison !

Mais attention - quand nous stigmatisons l’imbécile barbarie déployée aujourd’hui par Pékin à l’occasion de ce prix Nobel, n’allons pas croire qu’il s’agit là d’une chinoiserie lointaine et exotique. Son seul précédent historique - ne l’oublions pas - est européen : boycottage par les nazis du prix Nobel de la paix 1935 - attribué à un pacifiste allemand.

Rivarol a fameusement observé que la civilisation la plus brillante reste toujours aussi voisine de la barbarie que le fer le plus poli l’est de la rouille. Il serait obscène pour moi (et je n’y songe pas un instant) de comparer la mésaventure de mes fils rendus apatrides par la bourde d’un consul incompétent, au calvaire atroce qu’endure une personnalité éminente, un noble héros comme Liu Xiaobo (encore que des amis chinois ne se font pas faute de me rappeler qu’un Belge dans ma situation est bien mal placé pour donner des leçons de morale politique à des bureaucrates pékinois) - mais aussi la seule comparaison que je veux faire ici, porte non sur les victimes, mais bien sur les responsables : ce qui me frappe quand je vois, chez nous, des hauts fonctionnaires parfaitement informés des faits et des lois, entraver délibérément la vérité et la justice, simplement pour sauver leur prestige et protéger leur carrière - c’est que, entre la vaste Chine et notre malheureux petit pays, les systèmes peuvent grandement différer, mais les hommes sont les mêmes : je connais des officiels bruxellois qui pourraient échanger leur poste avec leurs homologues pékinois sans problème ni dépaysement : même lâcheté, même bêtise, même cynisme. Rivarol ne s’est pas trompé.