Opinions

Une opinion de Daniel Zamora, membre du collectif de rédaction de la revue "Politique"


En 1987, alors que se développe un débat important sur la question de la pauvreté en Belgique, une plateforme, "Solidarité en plus, pauvreté en moins", est créée par diverses associations. Elle revendique l’arrêt de la démarche voulant qu’on "traite les pauvres" plutôt que de poser le problème de la pauvreté comme "problème global de notre société".

Dans ce cadre, il devenait alors évident et naturel qu’" il n’y a qu’une solution pour que les pauvres soient moins pauvres : c’est que les riches soient moins riches". L’idée qu’il était impossible de séparer la question de la pauvreté de celle des inégalités, courante jusqu’à la fin des années quatre-vingt, est devenue aujourd’hui l’exception.

Cette évolution cadre parfaitement avec le consensus néolibéral de notre classe politique qui préfère parler de "lutte contre l’exclusion sociale" et de "respect" des pauvres, transformant une vision fondée sur un rapport social (pauvres/riches) en une discussion sur les déficiences individuelles des "pauvres". A la lutte contre les inégalités, s’est logiquement substituée une lutte pour le respect et l’aide aux "exclus".

"Respecter" pour moins redistribuer

Dans sa note de politique générale, la désormais populaire Maggie De Block, énonce que "vivre en situation de pauvreté peut constituer un facteur de discrimination". Si cette phrase semble triviale par son évidence même, elle pose cependant question quant à la conception de la pauvreté et du modèle de justice sociale qu’elle sous-tend. Son projet s’ancre explicitement "dans une politique de diversité et de lutte contre les discriminations". La rhétorique ainsi développée entend donc clairement lier les enjeux de la "diversité" - associés aux questions ethniques, religieuses et culturelles - au problème de la pauvreté. La notion de "diversité" n’est donc pas, dans ce contexte, anodine. Bien au contraire, l’idée d’étendre la vision de la lutte contre les discriminations ethniques et pour la "diversité" culturelle aux enjeux de la pauvreté semble faire son chemin depuis quelques années déjà.

Dans le plan fédéral de lutte contre la pauvreté de 2010 (porté alors par Philippe Courard), se trouvait déjà l’idée qu’il faudrait "tout d’abord, faire évoluer les mentalités, dépasser les a priori, reculer les stéréotypes, vaincre les appréhensions et les craintes face à un être différent, atypique, ‘hors norme’… ". Au même titre que pour les questions du multiculturalisme, il s’agirait donc également de "respecter" le pauvre, de refuser la "stigmatisation"; "chaque individu est un citoyen à part entière. A ce titre, il mérite le respect de tous". Il s’agit donc aussi de "faire disparaître les préjugés".

Cette conception mène alors les pouvoirs publics à développer des actions de "sensibilisation" des enfants et des jeunes vis-à-vis de la condition des pauvres, lors desquelles ils pourraient acquérir "une plus grande ouverture d’esprit" et une plus "grande sympathie" pour les personnes défavorisées. Par ce biais, il s’agirait alors de construire "de véritables échanges d’expériences" permettant de se confronter "à une vie très différente" afin de "mieux comprendre et respecter" les pauvres.

Plus récemment, Maggie De Block a même largement financé un projet appelé "Solid’Hair" ayant pour but d’offrir une visite gratuite chez le coiffeur pour les personnes précarisées. Le raisonnement résidant précisément sur le fait que "l’apparence physique constitue de fait l’un des facteurs les plus insidieux de discrimination sociale et de reproduction des inégalités". Le problème n’est donc pas dû aux inégalités causées par la manière dont on répartit les richesses, mais aux stéréotypes et aux "discriminations" que subissent les pauvres.

Le cœur du problème de cette rhétorique réside dans le fait que si l’égalité ethnique et culturelle requiert effectivement le respect de la différence, les inégalités sociales - et les identités qui s’y attachent - présupposent leur abolition et non leur respect. Que dirait-on si on prônait le respect des intouchables ou des esclaves ? Cette idée serait en réalité profondément conservatrice puisque, loin de plaider l’abolition des castes ou de l’esclavage, elle se conterait du respect de ceux qui en occupent les places les plus défavorisées. Or c’est précisément cela qui fait problème dans le discours sur le "respect" de "l’identité" "hors norme" ou dite "atypique" des pauvres. Ce qui choque notre ministre c’est donc moins l’inégalité - mot qu’elle ne prononce pas une seule fois dans toute sa note de politique générale - au fondement de la pauvreté, que les préjudices identitaires et le mépris social que subissent les pauvres. Or s’il est évident qu’on mérite le respect en ce qui concerne son origine et sa culture, respecter l’identité du pauvre a-t-il vraiment un sens ? Le pauvre veut-il vraiment être respecté dans sa pauvreté ou sortir précisément de celle-ci ?

Lutter contre les inégalités avant tout

Pouvoir parler de la pauvreté sans parler de l’augmentation des inégalités favorise une vision consensuelle d’un problème dont l’origine reste opportunément obscure. Aujourd’hui, seule la responsabilité individuelle des pauvres est discutée. Que ce soit par le biais, "d’accidents de la vie" ou de "culture de la dépendance", il s’agit toujours "d’activer" les allocataires. Le programme de Maggie De Block se situe parfaitement dans cet esprit. Parmi ses priorités, se retrouve "l’activation en tant qu’arme pour sortir du cercle de la pauvreté" ou "la lutte contre la fraude sociale afin que les moyens puissent être alloués à ceux qui en ont vraiment besoin", mais surtout pas la lutte contre les inégalités.

Cette question est au cœur du livre de Richard Wilkinson et Kate Pickett, "Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous", qui remarquait pourtant que la majorité des problèmes auxquels font face nos sociétés (santé, violence, drogues…) sont fortement liés, non au nombre de pauvres, mais plus précisément au degré d’inégalité dans la société. Aux écarts entre les riches et les pauvres. Plus une société est inégale, plus elle risque de faire face à des questions de ce type. L’originalité de l’ouvrage tenait précisément en ce qu’il présentait cette question dans une perspective relationnelle, en lien avec la croissance des inégalités économiques et non séparément.

Seule une conception néolibérale permet l’idée d’une lutte contre la pauvreté sans redistribution des richesses. Les pauvres n’ont besoin ni de coiffeur ni de respect, mais de redistribution !


La version complète de cet article est parue dans la revue Politique n°83 de janvier-février dans le cadre de son dossier principal consacré aux inégalités socio-économiques. Ren: http://politique.eu.org/

Daniel Zamora

Membre du collectif de rédaction de la revue "Politique".