Opinions

Ingénieur civil, urbaniste

L'implantation des institutions européennes dans le quartier Léopold à Bruxelles est loin d'être une réussite comme l'a écrit un de nos grands architectes paysagistes belges, Jacques Wirtz.

Jusqu'à ce jour, cette implantation est le résultat d'une multitude de décisions d'acteurs privés. Dès 1958, les entreprises François et fils proposent de construire un immeuble de 2000 à 3000 bureaux à l'emplacement du monastère de Berlaymont rue de la Loi. Ce chantier dure de 1963 à 1968 et est même dépassé par un autre projet privé, le «Charlemagne» achevé déjà en 1964; ces deux symboles sont ensuite suivis de nombreuses autres constructions.

Dès cette époque, le gouvernement s'est contenté de favoriser le mouvement et d'investir lourdement dans les infrastructures de communication en y réalisant la première ligne du métro bruxellois entre Schuman et Sainte-Catherine simultanément, hélas, à la transformation des rues Belliard et de la Loi en autoroutes urbaines.

La deuxième grande intervention du gouvernement a consisté dans les années septante à réserver 11 îlots du quartier Schuman pour le futur siège du Conseil des ministres européens, à l'étroit dans le Charlemagne. Cette «mise en réserve» est la technique idéale pour faire pourrir tout un quartier, alors qu'en définitive, moins de 2 îlots ont été nécessaires pour implanter le Juste Lipse à l'issue d'une procédure peu glorieuse. Encore heureux que l'admirable Résidence Palace de style Art-Déco ait pu être sauvé de justesse de la démolition.

Ne parlons pas de l'échec du concours intitulé «Les sentiers de l'Europe», doté d'un budget (qui s'est avéré fictif) de plus de 25 millions d'euros et qui fait l'objet de plusieurs enquêtes pour non respect des règles... européennes!

Le Caprice des dieux

Le sommet a toutefois été atteint à l'occasion de la construction du Parlement européen et donc du «vide» cher à son concepteur, l'architecte André Jacqmain.

A nouveau, les acteurs privés ont été les vrais décideurs. Un schéma directeur appelé EBE pour Espace-Bruxelles-Europe est lancé en mai 1986, il prévoit un hémicycle sur le site de la gare de Bruxelles-Luxembourg qui doit être recouverte d'une dalle. Afin de constituer un quartier de ville, ce Centre International de Congrès (appelé ainsi pour ne pas froisser Strasbourg et Luxembourg) est intégré dans un ensemble mixte de logements, services, commerces et bureaux. Des rues, des places sont prévues. Les gabarits de ces immeubles sont respectueux de ceux du quartier proche. C'est un vrai quartier mixte et animé qui est conçu.

Mais en parallèle, depuis 1984, un groupe d'investisseurs et d'entrepreneurs négocie l'achat de la brasserie Léopold, contiguë au site ferroviaire en question. Au moment de déposer le rapport de l'étude EBE, le bureau d'étude préconise d'implanter l'hémicycle (le centre de congrès) à l'emplacement de la brasserie, dans une localisation qui en fait l'annexe de l'urbanisation du site SNCB. Par la suite, c'est ce même bureau d'étude qui se verra confier les plans d'architecture du complexe, appelé plus tard le «Caprice des dieux».

Il s'adjoindra les services de l'architecte A. Jacqmain qui imposera un changement fondamental du concept au nom de la rentabilité: là où la dalle surplombe les voies de chemin de fer exploitées, aucun bâtiment ne doit être construit. C'est l'origine du «mail» tant critiqué : une forme molle de 55m de large sur 650 m de long, coincée de surcroît entre des bâtiments avec murs rideaux de plus de 300m de long sur 50m de haut. Un magnifique couloir à courants d'air qui a dû faire se retourner dans sa tombe l'architecte viennois Camillo Sitte : dans son «Art de bâtir les villes» publié en 1889, il répertorie et analyse une multitude de places en Europe, mais aucune n'est handicapée comme le mail.

Plus récemment, Robert Krier, architecte luxembourgeois enseignant à Vienne a fait une démarche similaire dans «L'espace de la Ville» publié en 1975 aux Archives d'Architecture Moderne. Il écrit: «Il n'existe pas de place publique contemporaine qui puisse être comparée aux places urbaines telles que la Grand-Place de Bruxelles, la Place Stanislas à Nancy, la Piazza del Campo à Sienne... Ce type d'espace reste donc à réinventer, mais cela n'est possible que s'il peut être doté de fonctions sensées : des activités commerciales certainement, comme le marché par exemple, mais avant tout des activités culturelles. L'installation d'administrations publiques, de salles municipales, de maisons de jeunes, de bibliothèques, de salles de théâtre et de concert, de cafés, de bars, etc. est particulièrement requise; s'il s'agit de places centrales, on choisira de préférence des fonctions qui engendrent une activité permanente. L'habitat ne devrait en aucun cas être exclu de ce type d'espace.»

Avec cela tout est dit.

La vie, pas le vide !

Le «mail» du Parlement européen, ou plutôt le vide, est un espace rappelant l'esplanade de la Cité administrative de l'Etat, mais en pire. Cette dernière offre au moins une vue vers le bas de la ville, elle comprend un remarquable jardin suspendu conçu par René Pechère et n'est pas soumise à un décoiffant micro-climat.

S'escrimer à défendre le «mail» me semble peine perdue. Cet espace est bien le vide dont parle André Jacqmain. C'est ce qui reste (le solde) après la prise en compte des contraintes techniques (la dalle), des contraintes de la spéculation immobilière omniprésente dans le quartier (des immeubles de 50m de haut) et enfin des contraintes résultant de l'obsession sécuritaire qui n'autorise à ce titre aucune des activités évoquées par R. Krier.

Dans ces conditions, puisqu'il ne s'agit que d'un vide technique, un espace en creux, mais pas d'une place, ni d'un espace public, y a-t-il une seule raison pour que la Région bruxelloise le rachète pour plusieurs millions d'euro à la SA Société Espace Léopold ? Le contribuable bruxellois (qui n'y a sans doute jamais mis les pieds) a droit à une réponse à cette question. Le «Plan Médiateur» qui vient d'être publié à l'instigation du Premier Ministre et du Ministre-président bruxellois arrive à la même conclusion.

En définitive, la ville, ce n'est pas une succession de pleins et de vides, c'est une réunion complexe de gens qui ont décidé de vivre leur vie en un même lieu, de produire, de s'amuser, de se rencontrer, d'aimer... Et c'est eux qui font qu'une place est vraiment une place.

© La Libre Belgique 2004