Opinions Une opinion de Valéry Witsel, Commission Justice et Paix (Groupe pédagogique).


L’école doit permettre aux jeunes d’avoir les moyens de se confronter au réel dans sa globalité pour participer à l’élaboration d’une société plus juste, désirable et soutenable. Une réelle émancipation est à ce prix !

L’heure de la rentrée a sonné. Les vacances terminées, les débats autour de l’école reprennent. En dehors de toutes les discussions brûlantes sur l’avenir incertain du Pacte d’excellence ou du décret Missions, nombreux sont ceux qui s’accordent sur un point : l’école a pour mission d’émanciper. Mais que recouvre ce terme invoqué de toutes parts ?

Pour certains, une personne émancipée est une personne indépendante financièrement, formée à intégrer le marché de l’emploi, afin de participer "au fonctionnement de la société" . Pour d’autres, l’émancipation se définit essentiellement par la capacité à exercer "son esprit critique", et à se rendre solidaire de projets pour des changements de société. Comme on le voit, ce terme, par ses multiples sens, peut recouvrir des logiques différentes voire contradictoires. Mais de quelle "émancipation" l’école devrait-elle davantage se montrer porteuse ?

Face à ces questions, la commission Justice et Paix a entrepris de réfléchir pour prendre position dans le cadre d’une étude intitulée "Une école hors les murs. Transmission, Emancipation et Citoyenneté" (1). Fruit d’une collaboration entre permanents et volontaires de la commission, cette étude veut contribuer à l’actuel débat public sur l’avenir de l’école.

Un système qui classe et divise

Nous constatons que les structures et les modes d’organisation de l’école d’aujourd’hui tendent essentiellement à préparer les jeunes au mode de fonctionnement du travail. En attestent les logiques d’évaluation, de classement, de redoublement et d’orientation. En plus de reproduire les inégalités sociales, notre système continue à diviser, classer et former en vue de l’intégration future des individus dans le monde professionnel.

Dans ce contexte institutionnel, les connaissances tendent à être réduites à des procédures ou à de simples instruments en vue de l’acquisition de "compétences" à court terme ou d’un diplôme à long terme. Ce mode d’organisation, quelles que soient les stratégies de résistance mises en place par bon nombre de professeurs, incite davantage à la formation d’élèves "compétents" par rapport aux exigences du monde professionnel qu’à une éducation "globale" qui permettrait réellement aux élèves d’être émancipés.

Un changement est indispensable

Selon nous, l’école gagnerait beaucoup à s’inspirer des processus et méthodes à l’œuvre dans l’éducation permanente dont une des missions principales consiste à permettre aux personnes, des adultes dans ce cas, de comprendre le monde dans lequel ils évoluent pour pouvoir le transformer.

Dans le même ordre d’idées, outre une préparation au monde professionnel dont on ne peut bien sûr pas faire abstraction, l’école doit permettre aux jeunes d’avoir les moyens de se confronter au réel dans sa globalité pour participer à l’élaboration d’une société plus juste, désirable et soutenable. Une réelle émancipation est à ce prix !

Celle-ci pourrait se définir comme la capacité à sortir des schémas de pensée préétablis, à trouver sa place dans un groupe, à faire des choix et à agir. Aujourd’hui, l’individualisation de plus en plus marquée dans notre société rend de plus en plus difficile la démarche de transformation collective. Dans ce contexte, il est indispensable de redonner à cette mission de l’école la place centrale qu’elle aurait toujours dû avoir.

Ce qui est en jeu, c’est la résistance à une organisation sociale qui freine, globalement, la capacité critique et émancipatrice des futurs citoyens. Plus encore qu’un cours de "philosophie et citoyenneté" dont nous ne remettons pas en question l’existence ou la nécessité, c’est un changement de la vie scolaire qui est indispensable pour former les citoyens qui imagineront et feront le monde de demain !

Les défis de notre société sont colossaux : inégalités sociales croissantes, bouleversement climatique, montée inquiétante des discours identitaires, etc. C’est grâce à une école qui apprend à coopérer et qui libère le potentiel créatif de notre jeunesse que notre génération d’êtres humains sera à la hauteur des enjeux inédits de notre époque. Il s’agit de mobiliser l’action citoyenne et de développer la capacité d’imaginer, de se projeter dans de nouvelles manières d’organiser la vie en société car, comme le soulignait avec justesse Albert Einstein, "on ne résout pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés".

-> (1) Etude disponible sur le site : www. justicepaix.be