Opinions
Une opinion de Timur Uluç, chargé de plaidoyer au sein de l'ONG Justice et Paix.


La numérisation de De Croo est un chemin à emprunter avec prudence. Pas si propres, les nouvelles technologies.

Le 27 juillet dernier, notre ministre de l’Agenda numérique, Alexander De Croo, reprenait avec vigueur son discours en faveur de la numérisation de la société belge. Celle-ci serait - selon lui - le défi que la Belgique devrait anticiper si elle ne veut pas se retrouver au dernier rang de la classe européenne. Quel que soit notre rapport à la technologisation qui s’installe dans nos modes de vie, il convient toutefois de prendre un moment de recul préalable pour éviter des écueils qui pourraient nous être fatals dans quelques années. Deux aspects importants doivent être analysés.

Nous le savons aujourd’hui, les nouvelles technologies sont toujours plus voraces en termes de ressources naturelles, avec leur écran, batterie, puces et autres circuits imprimés. Rien qu’un smartphone moyen contient à lui seul plus de 60 minerais différents, dont du tungstène, du coltan, de l’étain, de l’or… L’omniprésence de ces minerais se généralise dans notre quotidien, par le biais de tous ces objets "connectés" qui nous coupent pourtant de certaines réalités. Ces ressources minérales ne tombent pas du ciel et proviennent majoritairement de pays en voie de développement qui en subissent de nombreuses externalités négatives (pollution des eaux et des sols, convoitise guerrière…). A l’heure actuelle, aucun système de traçabilité ne nous assure que ces ressources soient extraites dans des conditions respectueuses des droits humains.

Ecologie, recyclage et transition

Alors que beaucoup s’offusquent encore de l’arrivée de migrants en Europe, peu s’interrogent sur les causes profondes qui poussent ces personnes au départ. Les détériorations de leur cadre de vie sont nombreuses, l’extractivisme minier et l’instabilité politique qui en découle en demeure un facteur important. Rien qu’en RD Congo, le nombre de groupes armés augmente continuellement et met fin à tous les espoirs de la jeunesse locale. Seule l’idée du départ redonne encore vigueur à leurs espérances. Notre appétit numérique ne peut se faire au dépend de vies humaines.

L’autre point d’attention est évidemment celui de la finitude de ces ressources. Si nous portons notre attention sur les limites des énergies fossiles, nous devons désormais faire le même travail intellectuel pour les ressources minières, non renouvelables. Pour la majorité de ces métaux, les estimations garantissent des réserves mondiales disponibles jusqu’en 2040 ou 2070. Or actuellement, si nous reprenons notre exemple du téléphone intelligent, seule une faible partie parvient à en être recyclée totalement. Au sein de l’Union européenne, seuls 40 % des "e-déchets" passent par les canaux officiels de recyclage. En outre, les alliages qui sont composés industriellement ne peuvent être récupérés efficacement, et condamnent dès lors de nombreux minerais précieux à un usage unique. C’est ce qui y est appelé "l’usage dispersif". Dénué de toute vision à long terme, celui-ci préconise la croissance et la technologisation au détriment… de tout le reste.

Reconnecter notre ministre

Après ces brèves considérations, il semble important de rappeler à notre ministre de l’agenda numérique la cohérence qu’il devra nécessairement garder avec son deuxième portefeuille ministériel : celui du ministère de la Coopération au développement. La digitalisation débridée ne pourra se présenter comme solution durable, y compris économiquement. La révolution belgo-numérique ne peut donc se faire qu’avec un examen rigoureux des conséquences que celle-ci pourra engendrer, tant au Nord qu’au Sud. Des solutions sont d’ores et déjà proposées par le monde associatif et universitaire : engagement diplomatique fort pour une régulation de notre approvisionnement en minerais, normes en faveur de la recyclabilité des produits high-tech, mesures contre l’obsolescence programmée, etc. La Belgique ne restera pas passive face à la modernisation mais comprendra, exigeons-le, que la vraie innovation est celle qui puisse garantir la pérennité de notre consommation… au-delà de 2070. Soyons créatifs.