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Les collègues de Sir Joseph Thomson de l’université de Cambridge, à l’annonce de sa découverte de l’électron en 1897, lui auraient porté ce toast : "A l’électron ! Puisse-t-il à jamais être inutile !" Cette improbable légende revient de temps en temps sur le tapis entre physiciens, et les spécialistes de mathématique pure font plus ou moins la même boutade à propos de leur discipline.

Comment se fait-il que l’on trouve spirituel de dénigrer l’utilité de la science ? J’ai retrouvé cette attitude chez un cosmologue, invité comme moi à participer il y a quelques années à une émission de radio : l’animateur lui objectait que ses recherches "n’avaient, pour ainsi dire, aucune application pratique," et lui, du tac au tac, a répondu : "c’est une chose dont je suis fier, oui".

La connaissance, surtout scientifique, est en général considérée comme utile. C’est justement ce sur quoi ces bons mots semblent faire fond. Quand un scientifique - physicien, mathématicien ou cosmologue - prétend que sa discipline est inutile, cela prête à sourire.

Mais n’était l’idée que la science est aussi très estimée pour son indépendance à l’égard de toute utilité pratique, cela tomberait à plat. Il n’y aurait rien de drôle, après tout, à ce qu’une œuvre de bienfaisance vouée à lutter contre la faim se targue de son inefficacité; l’intérêt pratique d’une œuvre de bienfaisance est, en l’occurrence, primordial : c’est là son unique raison d’être.

Donc, même si c’est pour le potentiel d’utilité dont la recherche scientifique est pourvu que l’Etat lui consacre autant d’argent, les gens en attendent davantage. La science est en effet animée d’une tout autre ambition, plus élevée : celle de comprendre le monde naturel.

En alertant le président des Etats-Unis Franklin Roosevelt, Einstein lui a sans doute signalé la possibilité de fabriquer l’arme nucléaire, mais ce que l’on retiendra de lui, ce sont ses profondes conceptions sur la nature de l’univers. Même chose pour les gourous scientifiques que sont Carl Sagan et Stephen Hawking. La science, à ce niveau-là, est plutôt une philosophie de la nature, une entreprise qui cherche à comprendre le monde en profondeur, que l’on puisse ou non mettre la connaissance que l’on en retire en application.

La dérision est aussi le signe d’un certain malaise, du fait des contradictions apparentes qu’elle fait surgir. Le malaise vient pour la science d’une ambivalence fondamentale : est-elle philosophie de la nature ou instrumentalisme ? Se propose-elle de spéculer sur le monde, bornant alors l’instrumentalisme à des retombées fortuites, ou s’applique-t-elle à soumettre le monde à son utilisation par l’homme, en réduisant la philosophie à une explication du fonctionnement de certaines techniques ?

Science "pure" et science "appliquée" sont des appellations familières, qui se sont forgées au dix-neuvième siècle, pour composer avec l’une et l’autre dimensions. La science pure, comme l’indique le qualificatif, se présente comme une connaissance pour la connaissance, détachée de toute considération pratique, adossée à une recherche empirique bien conduite, et à l’étude théorique de la nature; la science appliquée est censée quant à elle s’emparer de la connaissance élaborée par la science pure et la mettre au travail.

Cette image sommaire n’a pas grand-chose à voir avec la complexité de l’activité scientifique proprement dite : si la science appliquée n’était rien d’autre que l’application des trouvailles de la science pure, les grosses sociétés de production pourraient se passer de leur service "recherche et développement", les entreprises des secteurs de l’électronique et de la chimie, de leurs laboratoires de recherche. Il suffirait, pour inventer des instruments, de ramasser les miettes tombées de la table du chercheur en science pure.

En réalité, les deux visages de la science ne sont pas aussi distincts l’un de l’autre et s’apparentent davantage à deux ingrédients d’une mixture parfaitement mélangée. "La vérité et l’utilité sont exactement la même chose," écrivait Francis Bacon, philosophe anglais et homme d’Etat du début du dix-septième siècle. Autrement dit, nos connaissances sur la nature n’ont de vérité qu’en tant qu’elles sont garanties par la possibilité d’une finalité pratique qui réponde aux désirs de l’homme.

Tel que nous le concevons aujourd’hui, l’instrumentalisme n’était, pour Bacon, rien d’autre que l’avers de la médaille scientifique. Le poète John Keats a écrit que "La beauté est vérité, la vérité beauté" et Bacon aurait pu dire, de la même manière - le mot "utilité" étant entendu au sens large - "L’utilité est vérité, la vérité utilité".

Mais Bacon ne nous convainc pas davantage. Si l’utilité nous est, comme à lui, d’un grand prix - car elle vient avérer les assertions de la science sur la nature du monde (une science qui marche est une science vraie) -, on n’accepte mal de réduire la science à sa seule utilité pratique, car ce faisant, on remet en cause son statut intellectuel - et partant, celui des chercheurs eux-mêmes - et on risque de se priver de ses spéculations. La science a donc raison, également, de faire profession de philosophie de la nature.

Tour à tour philosophie de la nature, ou instrumentalisme, telle nous apparaît la science, alors qu’elle est en réalité l’une et l’autre simultanément, ni "pure", ni "appliquée". Si on voulait bien l’admettre, elle cesserait d’être un objet de raillerie.

© Project Syndicate, 2009. www.project-syndicate.org. Traduit de l’anglais par Michelle Flamand