Opinions
Une chronique de Charles Delhez. 

Considérer que la connaissance objective scientifique est la seule source de vérité authentique est réductionniste.

Il y a, dans notre société, comme un sentiment d’absurde (selon le terme cher à Camus) que nous héritons du siècle précédent. Jean-Paul Sartre s’est chargé de donner à cette pensée de l’absurde ses lettres philosophiques et Jacques Monod, dans "Le Hasard et la Nécessité" (1970), l’a enracinée dans la biochimie. Hasard et nécessité, selon ce Nobel, suffisent à tout expliquer. L’homme n’est finalement qu’une amibe compliquée par les hasards (heureux ?) de l’évolution. Celle-ci s’est faite au gré des avatars et des ratés de la machinerie cellulaire. Le système reproduit nécessairement les accidents utiles, sans autre but que lui-même. "L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers d’où il a émergé par hasard."

Ce n’est certes pas à la science de nous donner un but, mais de là à déclarer qu’il n’y en a pas, il y a de la marge ! Sa méthode n’a bien sûr pas à s’embarrasser de Transcendance ou de finalité, ni à nous présenter le "grand horloger". Ce serait sortir du cahier des charges. Mais considérer, comme Monod, que la connaissance objective scientifique est la "seule source de vérité authentique" est franchement réductionniste.

Monod s’inscrit ainsi dans la ligne du XIXe siècle scientiste. A l’époque, un Ernest Renan estimait ne pas exagérer en disant que "la science renferme l’avenir de l’humanité, qu’elle seule peut dire le mot de sa destinée et lui enseigner la manière d’atteindre sa fin". Voilà qui est faire peu de cas de ces autres expériences où nous sentons bien que "cela fait sens" - ainsi l’art, l’amour, l’engagement social, la spiritualité - et qui ont leur rationalité propre… La science ne peut constituer le principe unique d’explication. Ce serait choisir arbitrairement un absolu pour mieux en rejeter un autre, au nom d’un refus de toute transcendance. Qui ne voit le paradoxe ?

La question de toute personne ("Qui suis-je ?" et pas seulement, de manière abstraite, "Qu’est-ce que l’homme ?") déborde largement le domaine de la science expérimentale. Et cette autre : "Qui dira le bien et le mal ?" ainsi que s’interroge Monod lui-même. Le sens de la vie, précisément, ne serait-ce pas de faire advenir le bien qui, à certains moments, "s’impose à moi", comme venant de plus loin que moi ? Le scientifique lui-même perçoit qu’il y a une éthique qui encadre son travail. Il recherche une vérité qu’il n’invente pas lui-même, sans même savoir à quoi elle lui servira, mais dont il ne pourra ni dire ni faire n’importe quoi.

La science outrepasse donc ses droits en se déclarant principe unique d’explication. Ne serait-ce pas là le rôle de la religion ? Pas davantage car, bien comprise, celle-ci ne se prétend pas être une explication du Réel, mais seulement offrir une finalité à l’existence, une intention, une Transcendance, un au-delà, un "ce vers quoi je ne cesse de me dépasser", un sens.

Mais voici finalement la question essentielle : la vie est-elle un bien ou un mal, vaut-elle la peine d’être vécue, a-t-elle un but, une finalité quelconque ? En général, on répond oui, non pas au terme d’un raisonnement scientifique, mais suite à l’expérience que l’on en a déjà faite et dans la foulée de l’espérance que l’on continue à y mettre. Cela ne tombe pas sous les sens, mais s’enracine dans le fond de l’être, là où nous choisissons la vie.

Jean-Paul Sartre, dans "Les Mots", se présente comme un voyageur clandestin, se trouvant face au contrôleur qui lui réclame son billet. Il n’en a pas. Au terme de son autobiographie, il reconnaît qu’il ne trouve pas d’excuse valable et conclut sa métaphore en disant : "Nous resterons en tête à tête, dans le malaise, jusqu’à Dijon où je sais fort bien que personne ne m’attend." Personne !

Quant à moi, plutôt que l’absurde, j’ai choisi le Mystère : la vie n’a pas encore dévoilé tout son sens. Elle est un rendez-vous encore à venir avec moi-même, les autres et Dieu. Nous sommes attendus !