Opinions

Politique et fiction

La récente émission de la RTBF imaginant la scission de la Belgique et la déclaration d'indépendance de la Flandre, outre le choc qu'elle a suscité dans les esprits, permet d'analyser le rôle que la fiction peut jouer non seulement dans l'imaginaire du spectateur mais aussi son irremplaçable valeur éthique.

La violence des réactions, notamment dans le monde politique, est révélatrice du peu de crédit qu'on entend laisser aux intellectuels et aux créateurs.

Au moment où l'émission était diffusée se jouait au Théâtre National une pièce d'Ostrovski, " La forêt ". Dans cette pièce, deux acteurs (qui jouent le rôle d'acteurs) se tournent un moment vers les spectateurs pour leur dire : Vous, dans la vie réelle, vous jouez toujours un rôle, vous portez des masques, vous trichez, et c'est nous, artistes, qui par le biais de l'oeuvre d'art, disons la vérité. Cette question de la vérité et de la fiction est au coeur de la création artistique, du " mentir-vrai " d'Aragon au " je suis un mensonge qui dit toujours la vérité " d'Henri Michaux.

Or, nous lisons tous les jours dans les journaux ou regardons à la télévision des déclarations de certains hommes politiques sur la séparation du pays ou des prises de position les plus démagogiques sur telle ou telle question de société sans que cela provoque des réactions d'indignation.

Mais que la télévision s'empare du moyen de la fiction, faisant en quelque sorte oeuvre esthétique, et un séisme se déclare.

L'esthétique, est un espace de liberté, elle est l'ennemie du réalisme politique, elle nous dit qu'il n'y a pas d'objectivité mais des interprétations du réel, ce qui provoque notre trouble.

J'ai beaucoup ri en regardant (partiellement) l'émission incriminée. J'étais heureux de vivre dans un pays libre où l'humour est la politesse du désespoir, où notre télévision prenait des risques, s'adressait à la conscience et à l'intelligence du spectateur, où l'insolence est une vertu.

Des émissions comme ça, j'en redemande !

Bernard Debroux

Directeur de la revue Alternatives théâtrales