Opinions
Une opinion de Raphaël Jacquerye, auteur de "Tempête au Vatican" (Racines et DBB, 2000).


Comme le dénoncent Rachid Benzine et Ismaël Saidi, il ne faut pas accepter l’idéologie développée en Arabie qui enferme le Coran dans le VIIe siècle en faisant croire qu’il donne des règles intangibles à toute société.

Les médias évoquent régulièrement l’interprétation complexe des Ecritures saintes. Tâche effectivement bien difficile pour les religions dites révélées.

C’est au siècle dernier que de nombreux théologiens catholiques, anglicans et protestants ont osé enfin se lancer dans des études de critique historique de la Bible et plus particulièrement du Nouveau Testament. Ces derniers décryptent les textes pour y découvrir le sens symbolique qui s’exprime dans ces Ecritures.

Paradoxalement, le Vatican peine à revoir sa doctrine sous l’éclairage du savoir scientifique et de la modernité, en raison de son pouvoir machiste, misogyne et patriarcal.

Du côté de l’Islam, les musulmans ont une attitude intellectuelle particulièrement rigide face aux versets du Coran. Celui-ci représente la parole divine intangible et éternelle. Certes, des tentatives existent pour quitter la position littéraliste et fondamentaliste, mais elles sont marginales.

Femme en Afrique

Une musulmane célèbre, d’origine somalienne, Ayaan Hirsi Ali, a dénoncé dans le livre "Ma vie rebelle", paru en 2006 (Nil édition), sa vie de femme en Afrique, où elle fut contrainte à l’excision et vouée au mariage forcé. Elle s’échappera, écrit-elle, de l’enfer et se réfugiera au Pays-Bas. Elle répète, à qui veut l’entendre, que le Coran n’est pas un livre de paix, qu’il demande aux croyants de tuer les infidèles, qu’il recommande au musulman de ne prendre pour ami ni un juif ni un chrétien.

Le Coran n’admet pas l’égalité homme/femme, la femme est inférieure à l’homme et doit lui être totalement soumise, le Coran invite le mari à battre son épouse qui ne lui obéit pas. Ayaan Hirsi Ali estime que le fait de déclarer le Prophète infaillible et d’interdire de remettre sa parole en question enferme les musulmans dans une tyrannie immuable.

Finalement, il y a quoi dedans ?

Quelle n’est donc pas la surprise de lire l’ouvrage de Rachid Benzine et Ismaël Saidi : "Finalement, il y a quoi dans le Coran ?" paru en mai 2017, aux éditions La Boîte de Pandore. Un livre qui sort des sentiers battus.

Pour ces auteurs, il faut replacer les versets coraniques dans le contexte de l’époque de la vie du prophète Muhammad (c’est ainsi qu’ils écrivent Mahomet). "Le Coran est né dans une société, celle de l’Arabie du VIIe siècle. L’erreur consiste donc à faire du modèle arabe du VIIe siècle un modèle éternel."

On doit donc se replonger au VIIe siècle, "sinon on comprend tout de travers", selon les auteurs. "La situation de la femme doit donc être comprise comme étant liée aux conditions de vie de l’époque. Il n’y a pas de raison d’en faire un modèle intangible, alors que les conditions de vie ont changé et que nous ne sommes plus du tout dans la même société ni dans les mêmes conditions sociales et économiques."

Les temps ont changé

D’après Rachid Benzine et Ismaël Saidi, il faut considérer que "nous n’évoluons plus dans une société tribale où il était difficile de survivre sans protection du clan. Où il n’y avait ni Etat, ni police, ni tribunaux, ni armée." Dès lors, poursuivent-ils, "il ne faut pas accepter l’idéologie, développée aujourd’hui en Arabie, qui enferme le Coran dans le VIIe siècle, en faisant croire qu’il a donné des règles divines intangibles à toute société humaine".

Par exemple, "le djihad n’était rien d’autre qu’une demande de soutien au projet de Muhammad. Celui-ci n’étant plus là, son message ayant été livré, il n’y a plus de raison de demander un djihad contre qui que ce soit", concluent les auteurs.

De même, affirment-ils, "la polémique sur les juifs est une polémique vécue au VIIe siècle en Arabie avec des tribus médinoises juives qui refusaient l’alliance que leur proposait Muhammad".

A propos du vêtement des femmes, il faut aussi se replacer à Médine au VIIe siècle : "Pour éviter tout malentendu dans la société médinoise composite, les femmes étaient invitées à se vêtir selon leur état social." Quant au voile : "C’est une pièce de vêtement traditionnelle dans un pays très chaud où tout le monde se couvre la tête, les hommes comme les femmes. Ce n’est pas de la religion, c’est pour se protéger du soleil et ne pas attraper une insolation." Si la femme musulmane décide aujourd’hui de porter un voile, "c’est qu’elle veut se conformer à la mode du VIIe siècle à Médine, c’est son choix. Mais ça n’a pas grand-chose à voir avec la religion", écrivent les auteurs.

L’importance du contexte

En tout état de cause, bravo à Rachid Benzine et à Ismaël Saidi pour ce livre courageux, opposé au fondamentalisme. Les auteurs osent affirmer que les préceptes coraniques condamnant les juifs et les chrétiens visaient uniquement les juifs et les chrétiens à Médine au VIIe siècle, et n’ont pas la portée générale qu’on leur donne. L’importance qu’ils accordent au contexte local et aux us et coutumes de l’époque est essentielle.

Un exemple, que les auteurs ne reprennent pas, fera comprendre ce que représente le contexte. Le Coran fixe, en effet, la manière de déterminer le moment de la soirée où, en période de ramadan, on peut commencer à boire et à manger, en l’occurrence quand on ne peut plus distinguer un fil noir d’un fil blanc. Mais que fait celui qui vit au nord de la Norvège, quand en juin, on ne connaît que des nuits blanches, ou quand en décembre on ne connaît que des jours noirs ? Ramadan impossible ?

Un tel ouvrage ne pourra cependant pas convaincre le gouvernement turc que sa décision récente d’interdire, dans l’enseignement secondaire, d’apprendre la théorie de l’évolution ("théorie jugée archaïque et dépourvue de preuves" selon Numan Kurtulmus, vice-Premier ministre de Turquie), relève d’une position propre au VIIe siècle ?

Le livre de Rachid Benzine et d’Ismaël Saidi mérite d’être lu, de préférence avec le Coran à côté de soi. On comprendra mieux l’effort intellectuel remarquable de ces auteurs, d’autant plus qu’ils concluent que "c’est vrai qu’il y a de quoi se perdre dans le Coran".

Le titre, l’introduction et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Interprétation des écritures saintes et fondamentalisme religieux".