Opinions

JOURNALISTE SANS PAPIERS ET SANS REGRETS DE L'EX- «MATIN»

Maintenant que mes propos ne peuvent plus nuire à ce qui s'essaya à être un journal, on peut dire quelques vérités. On doit les dire, même. Ça soulage et ça peut servir.

Etat des lieux: la Belgique francophone, wallonne et bruxelloise avait jusqu'il y a trois ans trois titres quotidiens de sensibilité de gauche (pour parler politiquement correct) : «Le Journal de Charleroi et Indépendance», «Le Peuple», «La Wallonie» (peu importe le degré de synergies entre ces titres). Le 24 mars 1998, naît «Le Matin», en principe quotidien de fusion, comme on dit en gastronomie contemporaine, une fusion des nourritures intellectuelles libertaires. Trois ans après, mardi 17 avril 2001, premier jour ouvrable après les Pâques larmoyantes, aigres aussi, d'un dernier numéro à la datation erronée toujours l'à peu près , plus rien.

«Le peuple de gauche», ose écrire dans un cliché de pâtre postbiblique le troisième et dernier larron ayant hérité, par défaut, de la foire rédactionnelle en chef du «Matin» à l'inanité de laquelle il contribua, n'est plus «accompagné» par la moindre feuille identitaire. Apparemment, c'était «la raison d'être du Matin», cet accompagnement.

«Nous sommes des emmerdeurs et des obstinés», surenchérit le «malfaisant fonction» dans son ultime bafouille velléitaire, se plaçant en résistant social. Emmerdeurs et obstinés, c'est exact. Mais sur le plan de l'aveuglement journalistique et du tas de misérables petits secrets qui font, selon André Malraux, un homme. Pas sur le plan humaniste. Et jamais sur le plan de l'honnêteté intellectuelle.

Ceux-là mêmes qui ont dirigé de Liège ce «Matin» pensé par un Yvon Toussaint cavalièrement mis sur la touche, ce «nouveau journal» s'annonçant et différent et national, l'ont tué. C'était un triumvirat de Porthos qu'avait rejoint un d'Artagnan vite parti. Des mousquetaires de pacotille qui n'ont pu dépasser l'esprit de clocher. Ils n'ont pu grandir. Ils n'auront jamais «Vingt ans après». Ils ont créé une feuille qu'ils ont aussitôt saccagée de l'intérieur, tels les WC fermés du même nom.

Nous avions un «jardin extraordinaire», pour reprendre la belle image de la chanson de Trenet. Les trois nains de ce jardin l'ont réduit à une friche comme il en est tant en Wallonie. Il n'y a plus, ni à Liège, ni à Namur, ni à Charleroi, ni à Bruxelles, de «journal socialiste» (pour parler politiquement incorrect) qui «accompagnerait le peuple de gauche». Nous sommes désormais à l'image des ruines du Peuple, rue des Sables, bâtiment talibanisé dans la capitale de l'Europe. Merci patrons!

Et merci aux journaleux que nous sommes tous. Car il n'y a pas que la gauche qui soit plurielle. La responsabilité aussi. Sans direction agissante, sans canalisation des talents (ni des médiocrités), sans hiérarchie des valeurs rédactionnelles, sans ligne claire surtout, combien nous nous sommes égarés selon nos égoïsmes, selon nos intérêts particuliers, selon nos tempéraments, selon nos vertus et nos veuleries, selon nos «tendances».«Le Matin» s'est découpé en clans, affectifs ou régionaux. Il y a eu la «guerre des bassins» wallons, injustement létale pour Charleroi. Il y a eu l'ahurissant complexe liégeois de «la capitale» qui a bloqué une remise en cause éditoriale nécessaire. Une paranoïa! Toute proposition de l'équipe bruxelloise dont je fus, équipe par ailleurs constituée d'une majorité de non-Bruxellois d'origine, était aussitôt interprétée comme un complot mâtiné de lèse-majesté. Stalinisme pas mort.

Cette névrose kremlino-mosane donna même lieu à une séquence mémorable de délation avec liste noire à la clé liste sur laquelle je ne figurais pas bien que je ne fus pas «repris» le 14 avril 2000. Belle jeunesse fin de siècle! Coucher utile est ringard. Dénoncer utile, voilà qui assure un emploi, voilà qui est fort.

Ah! oui. J'allais oublier. Avec le temps, si bref fut-il, la nature incestueuse du «Matin» s'est accentuée. Comment voir clair quand on est juge et parti? Quand on met ses oeufs dans le même panier? Quand on est chef de rédaction et cheftaine de services successifs, tous éreintés? Epoux et épouse? Ou amant et amante? Ou père et fille? «Le Matin» ? Un pacs final. Enfin, terminal.

Et comble de l'inceste pour un journal, mariage contre-nature déontologique, comment justifier ces noces vénales du prétendu quatrième pouvoir et d'un pouvoir politique réel, en l'occurrence wallon, noces censées «sauver» «Le Matin» ? Comment mentir à ce point sur une vocation d'indépendance en tendant la sébile aux valeurs politiques clientélistes? En entrant dès lors ouvertement en dépendance?«Le Matin» a «bidonné» dès sa naissance aux forceps. Il n'a jamais pu être à la hauteur de sa pub, c'est-à-dire être «un autre quotidien» dont la Belgique francophone l'autre aussi, peut-être aurait eu envie. Il n'a jamais dérangé. Il n'a jamais été un vrai journal et est resté une imposture et un brouillon. Aveuglé par la membrane amniotique persistante du jeunisme, il a été truffé de fautes d'orthographe, de fautes de français, de fautes de sens et de fautes de goût. Sans qu'on y remédie.

Sa mise en page était un corset minimaliste esthétisant, bridant toute créativité. La mise en scène de l'information y fut inconnue.

Ses convictions, honorables, ont basculé dans la puérilité et la caricature, comme cet anti-Mathildisme infantile équivalent du Mathildisme primaire.

Sa politique rédactionnelle, si l'on peut dire, a été totalement hésitante. Et je reste poli. On ne rate pas un quotidien avec 60 journalistes à plein temps, même s'il y a parmi eux un petit tas agissant de bouseux limités et haineux. Et quand on pense douloureusement à la réviser, cette politique virtuelle, on ne se contente pas de créer deux pages de nouvelles résumées, deux pages de sommaire en guise d'ouverture de canard et ce en plus d'une Une elle-même introductive! On n'essaie pas non plus d'être complet quand on n'est plus que 30 mais d'occuper une niche, d'avoir un ton, de prendre un angle. Enfin, on ne couche pas impunément avec un «has been» parisien qu'est pas couvert.

Les sociétés éditrices du «Matin», leurs dirigeants, ont appliqué par ailleurs ce qu'aucun patron capitaliste n'oserait plus faire: l'ostracisme humain de dernière minute, façon «Sur les Quais», le film d'Elia Kazan (autre «donneur»), le non respect des lois sociales, l'irresponsabilité sociale, le mépris de la solidarité, de la justice élémentaire et des valeurs de la gauche tout en se prévalant de celles-ci.«Le Matin» a été une escroquerie journalistique et morale, une supercherie, une insulte à la pensée de gauche. Une bêtise intellectuelle. La presse écrite existante à laquelle il prétendait donner une leçon aurait pu à juste titre lui dire qu'il «n'avait pas le monopole du coeur». Il n'a jamais eu que l'annonce du coeur. Sans effet.

A feu mon grand-père maternel, homme vertueux qui fut du POB, cet aïeul du PSB et du New PS, je demande pardon d'avoir trempé dans cette fumisterie. Aux fantômes honorables du «Journal de Charleroi», où j'ai commencé de goûter l'encre le 1er juillet 1968 (33 ans!), je demande pardon d'avoir collaboré au titre qui l'a tué et qui vient de mourir dans son lit de fausses certitudes. A ceux qui ont lu ce que j'écrivais dans les limites du ghetto rédactionnel qui me fut infligé, je demande pardon d'avoir fréquenté des apprentis sorciers.

Si ce n'était une tragédie, ce serait une farce. «Le Matin» a été un dysfonctionnement belge de plus. Il a trompé son monde au lieu de «l'accompagner». Il a aussi trompé ses travailleurs. Il fut un traître qui ne méritait pas de vivre. Bon débarras. Passons tous à autre chose, camarades.

© La Libre Belgique 2001