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La commune de Saint-Josse-ten-Noode a décidé d'imposser un code vestimentaire dans son école secondaire, le Lycée Guy Cudell. La mesure sera d'application dès la rentrée de septembre. Il s'agit d'une première dans l'enseignement officiel en Belgique. Entretiens croisés... et sondage: êtes-vous favorable au port de l'uniforme à l'école?



OUI - Philippe Boiketé, échevin de l’Instruction publique à Saint-Josse-ten-Noode (PS).


Le code vestimentaire est un des outils mis en œuvre pour donner un nouveau souffle au Lycée Guy Cudell qui a connu des difficultés par le passé. De nombreux parents n’hésitent pas à mettre leurs enfants dans des établissements où ce type de règlement est de mise. Ils pensent y trouver le cadre de discipline qu’ils souhaitent pour leur progéniture.


Pourquoi avoir décidé d’imposer un code vestimentaire au sein du Lycée Guy Cudell à Saint-Josse-ten-Noode ?

Par le passé, l’établissement a connu des difficultés. Le défi de la nouvelle équipe est de le redresser. L’attention se focalise sur le code vestimentaire, mais ce n’est pas la seule nouveauté. Dire qu’à la rentrée, on ne fera que dans le cosmétique et le code vestimentaire au Lycée Guy Cudell, c’est faux ! Notre établissement a la particularité d’offrir toute la panoplie des filières existantes. Ça va du général au professionnel en passant par le technique de transition. A la rentrée, nous proposerons du général jusqu’en 6e alors qu’on s’arrêtait en 4e. On va aussi revaloriser le professionnel en créant une filière "Assistance PC. Maintenance réseau". Ce sera le deuxième établissement à le proposer en Belgique francophone et le premier à Bruxelles. Le code vestimentaire n’est qu’un axe sur lequel on a travaillé.

Pourquoi s’être intéressé à la tenue vestimentaire ?

La nouvelle équipe éducative a axé une partie de son travail sur la discipline. Elle a mis en place des contrôles sur les retards et les absences, ainsi que sur les questions de comportement. Au début, les parents étaient étonnés de se voir convoqués régulièrement, mais avec le temps, ils ont compris tout l’intérêt qu’il y a pour eux d’avoir ce suivi et cet encadrement. Finalement, ce sont eux qui nous adressent des signaux indiquant qu’ils sont demandeurs de plus de discipline.

S’agit-il également de gommer les inégalités ?

Le Lycée Guy Cudell est un établissement à discrimination positive. On a constaté que dans ces établissements, il y avait encore des inégalités entre les élèves et celles-ci sont perceptibles à travers les tenues vestimentaires. Au sein même d’une population venant de familles en difficultés, on pouvait différencier des degrés de précarité, ce qui peut avoir une incidence sur l’exclusion ou l’inclusion des élèves. Le code vestimentaire imposé n’a pour objet que de gommer ces inégalités trop visibles à travers les vêtements portés. Il s’agit d’un code couleur et non d’un uniforme. A la rentrée, on demandera de porter du bleu marine uni pour les pantalons, les jupes et les cardigans, et du blanc uni pour les chemisiers, les T-shirts, les polos et les sous-pulls. Ce code vestimentaire, c’est aussi un signal adressé aux habitants et aux commerçants du quartier. Régulièrement, des riverains nous reprochent des comportements inappropriés aux abords de l’école. Mais après analyse, il s’avère souvent que les élèves n’en sont pas responsables. En tant que pouvoir organisateur, le code couleur nous permettra de ne plus devoir faire ce travail systématique de clarification auprès des riverains. Il s’agit aussi que nos élèves portent l’image et la réputation de l’école. Etant reconnaissables, ils seront amenés à le faire de la manière la plus correcte possible.

Des élèves ont lancé une pétition et une partie du corps enseignant a émis des doutes concernant la démarche. Qu’en pensez-vous ?

J’ai entendu les inquiétudes des enseignants que j’ai rencontrés à plusieurs reprises. Notre rôle est de les rassurer, de même des enfants et de leurs parents. Des membres du personnel s’inquiètent aussi de l’impact que la décision peut avoir sur le budget des familles car ce sont déjà des enfants issus de milieux précarisés. La commune soutiendra les familles les plus nécessiteuses. Le code vestimentaire implique également un coût avantageux pour les familles sur le long terme. Il y a un petit investissement à faire au début, mais ensuite la garde-robe de l’enfant ne doit plus être étoffée avec la dernière tenue ou la marque à la mode. J’entends aussi dire que le code vestimentaire altère la personnalité des enfants. Que du contraire ! Il va permettre à la personnalité de l’enfant de s’affirmer autrement que par le port d’un vêtement particulier. La personnalité se forge avec l’interaction que les enfants peuvent avoir entre eux, avec les professeurs et d’autres personnes.

Une école du réseau officiel qui impose un code vestimentaire, c’est une première ?

C’est une première. Dans l’officiel, il existe des règlements interdisant certains types de vêtements, mais pas de code couleur. Ça peut paraître rétrograde et conservateur, mais je constate qu’à Saint-Josse de nombreuses familles n’hésitent pas à inscrire leurs enfants dans des écoles qui imposent un code vestimentaire. Elles ont l’impression d’avoir un cadre plus rigide.




NON - Laurent Divers, directeur du Collège Pie 10 à Châtelineau.


Chacun doit pouvoir s’exprimer par sa tenue vestimentaire. Je comprends que l’uniforme puisse rassurer les parents, mais ce n’est pas la bonne réponse à une vraie question : celle d’une société de plus en plus individualiste. Malgré l’uniforme, on verra toujours la différence entre l’élève qui a un pull à 150 euros et un iPhone 5 et celui qui a un pull de la bonne couleur mais moins cher et un GSM ordinaire.


En tant que directeur d’établissement scolaire, imposez-vous le port de l’uniforme ou un code vestimentaire dans votre école ?

Il n’y a pas d’uniforme ou de code vestimentaire très strict. Les questions se règlent au cas par cas. Les tenues de plage ne sont pas tolérées, mais quand il fait beau certains sortent les mini-shorts. Lorsqu’une tenue est hors cadre, nous faisons un sympathique rappel à l’ordre.

Pourquoi êtes-vous opposé à l’idée d’un uniforme ou d’un code vestimentaire ?

Le Collège Pie 10 est un établissement à forte mixité sociale, culturelle et ethnique. Nous laissons beaucoup de liberté aux élèves qui peuvent exister et affirmer leur identité à travers des vêtements sans pour autant faire des dépenses somptuaires. Voilà pourquoi je suis contre l’uniforme dans un établissement fort multiculturel comme le mien. Il faut laisser la place à chacun de s’exprimer par la tenue vestimentaire. Je comprends que le code vestimentaire puisse rassurer des parents, mais ce n’est pas une bonne réponse à un vrai problème, celui de la société qui devient de plus en plus individualiste. Pour construire des adolescents, il faut évidemment du cadre et l’uniforme correspond à cette recherche. Mais construire des adolescents, c’est aussi les laisser se démarquer. Après avoir normalisé le cadre par l’uniforme, comment peut-on encore se différencier ? On en vient à se démarquer par des achats plus luxueux et par des comportements qui risquent de ne pas être adaptés. Aujourd’hui, la société demande plutôt de la créativité. L’idée de normaliser par un signe extérieur me paraît en contradiction avec ce souhait.

Vous avez pourtant fait l’expérience d’un établissement qui imposait l’uniforme…

Dans les années 80, j’ai fait un service civil au Rwanda. J’enseignais dans un internat pour jeunes filles où l’uniforme était très strict : jupe brune et chemisier blanc. Ça partait d’une bonne intention, mais ça n’empêchait pas la discrimination. Les élèves d’origine plus modeste avaient un seul chemisier et une seule jupe qu’elles lavaient tous les soirs. Les élèves issues de milieux plus aisés avaient cinq tenues en broderie fine. Malgré l’uniforme, l’inégalité sautait aux yeux. Je dirais qu’elle était même renforcée. Le seul avantage de l’uniforme est qu’il gommait les très gros écarts. Il était impossible d’avoir trop d’ostentation dans sa tenue ou de venir en vêtements trop abîmés.

Des parents vous font-ils la demande d’être plus strict sur le code vestimentaire ?

C’est assez rare. S’ils le veulent, ils choisissent une école qui pratique de la sorte. En revanche, chez mes enseignants, tout le monde n’est pas sur la même longueur d’onde en la matière. Certains prôneraient volontiers une gamme de couleur, un uniforme pour l’éducation physique, etc. Je continue cependant à penser que ce n’est pas vraiment utile. Je préfère que les gens puissent exprimer des différences.

Etes-vous étonné qu’une école de l’enseignement officiel impose le code vestimentaire ?

Sans vouloir faire de la sociologie à l’emporte-pièce, il y a tout de même des écoles qui ont une visée un peu plus élitiste et qui essayent de fournir l’université. D’autres écoles, comme la mienne par exemple, essayent de s’intéresser à des projets individuels des élèves. En fonction de ces objectifs, on peut imaginer que l’uniforme puisse apporter une réponse en termes de sentiment d’appartenance, d’identité, d’ordre, de discipline, etc. Je pense cependant qu’on ne peut normaliser que ce qui est extérieur. On tente de répondre à des questions en travaillant sur des signes extérieurs de normalisation. Les adolescents ont une vraie richesse et une vraie créativité. Ça vaut la peine qu’ils puissent l’exprimer pour renforcer leur identité et leur confiance en soi.