Opinions

Une opinion de Michel Burton, musicien enseignant e.r.


La pratique musicale et son enseignement souffrent d’un manque de considération manifeste. Beaucoup considèrent la musique comme une activité secondaire, alors qu’elle est un outil pédagogique essentiel !


Au terme de 43 années comme professeur dans une académie de musique, voici quelques-unes de mes réflexions sur les vertus et les péchés de notre enseignement artistique. En Belgique, nos deux communautés organisent un enseignement artistique remarquable. En Communauté française (1) il est gratuit jusqu’à 12 ans. Tant pour les arts graphiques que pour la danse, la musique ou les arts de la parole, des professeurs qualifiés et diplômés d’écoles supérieures des arts exercent leur enseignement en dehors des heures d’école dans 112 établissements d’enseignement artistique à horaire réduit subventionnés.

Les 5 voies du développement

C’est évidemment irremplaçable de permettre à tous, et particulièrement aux enfants, un accès facile à un enseignement artistique de qualité. Idéalement, tous les enfants devraient y avoir accès, ce qui est loin d’être le cas. La demande de cours est très supérieure à l’offre et les listes d’attente décourageantes. L’enveloppe financière globale de l’enseignement artistique étant gelée, il est impossible d’augmenter l’offre de cours. Pourtant, dans le développement d’un enfant, la pratique musicale est tout à fait bénéfique. Faisons un détour pour montrer cinq voies du développement mental d’un enfant.

Certains sont en train créer une intelligence artificielle, une intelligence supérieure à l’intelligence humaine. Personne ne semble s’interroger sur ce qu’est l’intelligence humaine que cette intelligence artificielle est censée remplacer. Mais qu’est-ce donc que l’intelligence humaine ?

  1. Elle n’est pas seulement l’action de notre cerveau mais aussi de nos mains et l’interaction féconde entre celles-ci et notre pensée.
  2. L’intelligence humaine ne se fonde pas sur nos seuls neurones, elle se développe par le partage et les relations que nous entretenons les uns avec les autres. Pas d’intelligence humaine sans vie sociale.
  3. L’intelligence humaine c’est le chant, la parole, la peinture, la poésie, la danse, tout ce qui a permis à l’Homme de s’élever au-dessus des seules contingences de la subsistance et de la reproduction.
  4. L’intelligence humaine, ce n’est pas seulement apprendre, comprendre et retenir, c’est aussi rêver, imaginer, créer et ressentir.
  5. L’intelligence humaine c’est un immense patrimoine cognitif, culturel et moral qui est, ou devrait être, le socle de notre développement personnel et le phare de nos organisations sociales.

Un loisir ?

Absolument toutes ces notions qui fondent et définissent l’intelligence humaine se retrouvent dans la pratique musicale. Malgré cela, la pratique musicale et son enseignement souffrent d’un manque de considération manifeste. Beaucoup considèrent la musique comme une activité secondaire et un loisir, alors que la musique est un outil pédagogique essentiel. Les Finlandais qui caracolent en tête de tous les classements Pisa ont inscrit la musique au sein de l’enseignement depuis le plus jeune âge (2).

Maintenant que les pédagogues favorisent les activités dites transversales, la musique devrait figurer en tête de ce genre de démarche. Il est très possible de profiter d’un cours d’instrument pour faire du calcul, de la logique, de la physique ou même de l’analyse combinatoire, du vocabulaire, de l’orthographe ou de la conjugaison, des langues étrangères, de l’histoire ou de la géographie.

L’aspect physique de l’enseignement de la musique qui développe le maintien, la latéralisation et la motricité fine est bien entendu très important. Sans oublier l’aspect émotionnel qui permet aux individus à travers la musique de ressentir, de maîtriser et de susciter les émotions. Et ne parlons pas de la discipline, de la patience, de l’effort, du sens critique et autocritique, de l’exercice de la mémoire, des réflexes et de la concentration.

Pourquoi Flaubert et pas Bach ?

© Serge Dehaes

Maintenant que la pédagogie active est mise en avant, qu’y a-t-il de plus actif physiquement, intellectuellement et émotionnellement que la pratique d’un instrument de musique ? Peut-on prouver qu’il est plus utile et plus intéressant d’analyser un poème de Ronsard ou un roman de Flaubert que d’analyser une invention de Bach ou une symphonie de Beethoven ? Si Ronsard ou Flaubert (qu’il est bien entendu hors de question de dénigrer) sont des représentants de notre langue française, Bach et Beethoven représentent un langage universel.

Malheureusement, l’enseignement artistique à horaire réduit n’est jamais pris en considération dans une perspective globale d’éducation. Il est tout à fait symptomatique que nous n’ayons pas le même ministre (aujourd’hui Jean-Claude Marcourt pour l’enseignement artistique à horaire réduit et Marie-Martine Schyns pour l’enseignement obligatoire).

Les premiers échos du pacte d’excellence n’allaient pas vraiment dans un sens souhaitable. Au contraire, il a été question de prolonger la journée scolaire et donc de marginaliser un peu plus les activités artistiques et sportives. Cette proposition a heureusement été abandonnée. Tous les pays à l’Est du Rhin finissent l’école vers 14 heures (3) pour laisser place à ces activités artistiques et sportives si nécessaires. Les Allemands ou les Danois sont-ils moins bien éduqués que nous ?

Et les académies ?

A ce stade, le pacte d’excellence prévoit fort heureusement de donner une plus grande place aux activités artistiques, mais il n’est jamais question de collaboration avec les académies. Les professeurs compétents sont là. Va-t-on en engager d’autres et avec quel budget ?

Jadis, certaines écoles imposaient aux élèves de s’inscrire en dehors de leur établissement à une activité sportive et à un enseignement artistique. Ceci a été déclaré illégal. C’était pourtant une exigence intéressante.

Revenons à l’intelligence artificielle, point de départ de cette démonstration. Au nom du progrès (méfiez-vous de ce mot ! Il nous fait accepter n’importe quoi), l’homme n’a jamais renoncé à aucune invention, fut-elle idiote, inutile, nuisible, dangereuse ou carrément mortelle. Donc cette intelligence artificielle existe et va se développer. Elle sera cent fois ou mille fois supérieure à la nôtre, uniquement "cérébrale", indemne de tout affect et dénuée de toute empreinte civilisationnelle. Au mieux, elle va nous asservir (et ça a peut-être déjà commencé), au pire elle va nous exterminer comme des rats grouillants et malfaisants que nous sommes trop souvent.

Ceci est un tout autre débat, mais la pratique musicale devrait (peut-être) - nous immuniser contre les dérives et les nuisances de notre civilisation.


--> Le titre, l’introduction et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : Quelle place donner à la musique dans notre enseignement ?