Opinions

Arrivés au sommet, les vainqueurs du Mondial ne doivent pas oublier ce qu'ils doivent aux lieux de leurs premiers exploits sportifs. Car ces centres, très importants pour la cohésion sociale, sont à bout de souffle.

Une opinion d'Ulysse Rabaté (conseiller municipal de Corbeil-Essones au SE de Paris) et Pierre Saint-Gal (dirigeant du club US Fontenay, le premier club de foot amateur de Blaise Matuidi).

Footballeurs amateurs, jeunes licenciés de la FFF, responsables associatifs, élus locaux, citoyens engagés dans la vie locale, nous avons vibré pendant un mois avec cette magnifique équipe de France. Bien plus qu’un trophée, elle nous a offert une victoire collective et à travers les moments vécus ensemble, le partage d’une certaine idée de notre pays, humble et généreuse. Merci les Bleus !

Les joueurs et le staff de l’équipe de France ont à chaque occasion rappelé le rôle décisif joué dans leur parcours par des petites mains qui font l’or de la formation sportive dans notre pays : éducateurs et éducatrices, bénévoles, ceux-là même qui rendent possible au quotidien l’épanouissement de jeunes joueurs et joueuses dans le sport le plus populaire de l’Hexagone. Champions du monde, premiers du district ou relégués dans la division inférieure : le résultat, finalement, importe peu face au bonheur et l’énergie déployés.

Nous avons donc accueilli avec enthousiasme l’invitation de 5 000 enfants et bénévoles du football français à l’Elysée au lendemain de la victoire à Moscou. Que les visages du football amateur soient traités au sommet de l’Etat comme ce qu’ils sont, à savoir des «premiers de cordée» (de la vie réelle cette fois) ne peut qu’être une bonne nouvelle.

Epuisement du monde associatif

A notre échelle, nous mesurons cet engagement collectif exceptionnel, ce savoir-faire qui mêle bénévoles et professionnels, car l’éducation sportive est aussi, rappelons-le, un métier. Nous témoignons aussi de l’épuisement d’un monde associatif qui va très souvent bien au-delà de ses missions. La baisse des subventions aux associations et des dotations aux collectivités locales, la suppression des emplois aidés, font mal à la pratique amateur et à la formation jusqu’au monde professionnel.

Un de nos champions du monde illustre parfaitement cette situation: N’Golo Kanté a joué jusqu’à ses 17 ans pour le club amateur de la JS Suresnes. Pour lui permettre d’atterrir sur le toit du monde, il lui aura fallu le soutien sans faille et la patience de son club, lui qui était jusque-là oublié du monde professionnel. Ces parcours rappellent sans peine que le foot professionnel ne saurait se couper du foot amateur.

Pourtant, cette césure est de plus en plus manifeste. Alors que le football professionnel n’a jamais généré autant de revenus, et à l’heure de retombées prometteuses de la victoire française en Russie, les difficultés s’amoncellent pour les petits clubs qui font vivre ce sport dans notre pays. Prenons un exemple que nous connaissions bien : l’US Fontenay-sous-Bois, la ville et le premier club de Blaise Matuidi. L’Etat y a refusé l’été dernier l’obtention pour le club d’un emploi d’adulte-relais qui avait pour objectif de développer le football dans les quartiers, renforcer la relation avec les familles, notamment monoparentales, et l’Education nationale, tenir une permanence administrative dans les quartiers de la ville. Ce cas parmi tant d’autres, bien au-delà du domaine du sport, rappelle que la réussite des uns n’existe pas sans l’engagement et la solidarité des autres.

N’oublions pas d’où viennent ces joueurs

Nous disons oui à la célébration du foot amateur, à condition que celle-ci soit suivie de moyens réels pour faire de sa pratique un véritable outil d’émancipation et d’éducation populaire. Les parcours individuels, aussi brillants soient-ils, contiennent toujours une part de collectif.

Le président de la République s’est permis d’interpeller les joueurs : «N’oubliez pas d’où vous venez.» Nous lui répondons : monsieur le Président, c’est plutôt à vous de ne pas oublier d’où viennent ces joueurs, de ne pas oublier que cette victoire s’est construite sur les terrains de Clairefontaine, Bondy, Vaux-en-Velin, mais aussi de Mâcon, Nice et Maubeuge, aux périphéries des centres urbains.

Nos Bleus champions du monde sont conscients du grand écart entre la célébration d’aujourd’hui et les difficultés quotidiennes des structures et territoires où ils ont marqué leurs premiers buts, inventé leurs premiers dribbles, pleuré leurs premières défaites. Pour certains, ils sont même restés proches de la vie de leur club d’origine, parfois en le soutenant directement, souvent en rendant visite à ses éducateurs et ses licenciés.

Par ce court appel, nous leur proposons de rendre la fête plus belle et surtout plus collective encore, en versant 10 % de leurs primes de victoire de la Coupe du monde à leur premier club, celui-là même qui leur a offert les premières joies d’une victoire collective et qui sont à jamais leurs premiers souvenirs de footballeur.

© Libération

--> Les auteurs, Ulysse Rabaté et Pierre Saint-Gal sont aussi membres du collectif Quidam pour l’éducation populaire.