Opinions
Une chronique de Myriam Tonus.


Pour se construire, un enfant a besoin de temps. On tirera en vain sur un arbuste pour qu’il grandisse plus vite…


La file de voitures s’étire lentement dans le chantier pendant une dizaine de minutes. A peine sortie de la chicane imposée, une grosse berline met le turbo, fonce et disparaît sur l’autoroute. Elle doit bien rouler à du 140… Pendant quelques kilomètres après la sortie des travaux, la file de gauche est ainsi occupée par des automobilistes qui ne cherchent manifestement qu’à regagner les quelques minutes "perdues" dans le ralentissement.

On pense immanquablement à "Alice au pays des merveilles" : "Il faut que ce soit très important… Une fête ou quelque chose de ce genre ?…", demande-t-elle au lapin en train de courir, montre en main. "En r’tard, en r’tard, j’ai rendez-vous quelqu’part, je n’ai pas l’temps de dire au r’voir, je suis en r’tard, en r’tard", chante celui-ci.

Vite ! Dépêche-toi ! On va être en retard ! Quoi, tu n’as pas encore mis tes chaussures ?…. Banale scène familiale dans laquelle se reconnaîtront maints parents. Dès l’enfance, les petits humains se voient contraints d’adopter un rythme qui n’a rien de naturel, eux qui peuvent observer, des minutes durant, les déambulations d’une fourmi ou avancer pas à pas en suivant une ligne imaginaire dans les pavés du trottoir.

"Vous avez l’heure ? Moi j’ai le temps", dit un adage venu d’un pays du Sud. La distinction est subtile : le temps est, avec l’espace, une dimension qui exprime le mouvement même de la vie, jamais statique; l’heure est un découpage arbitraire qui permet de situer avec précision où l’on en est dans ce déroulement : hier ou demain n’ont guère de réalité pour un petit enfant, tout à sa présence au monde et à l’instant. "Avoir l’heure", c’est un savoir; "avoir le temps", c’est un art… Il dit vrai, le lapin d’Alice qui n’a pas le temps, dans sa course folle avec l’heure qui tourne à sa montre.

C’est tout de même curieux : l’espérance de vie ne cesse de s’allonger, ce qui signifie que le temps de vie est lui aussi accru. Mais le rythme de vie, lui, semble comme fragmenté en séquences de plus en plus courtes. Les programmations des radios, sans cesse renouvelées, finissent par ressembler à une improbable mosaïque sonore : un sujet, puis un autre et un autre encore s’enchaînent, sans logique apparente, sans lien évident, sans qu’il soit même possible de fixer l’attention : à peine une séquence suscite-t-elle un fil de réflexion, voici qu’une autre coupe ce fil - avec une rafale de pubs pour entrelarder le tout.

Certains disent : "Mais c’est le public qui veut cela ! Il ne supporte pas les longueurs !" Et revoilà le problème de l’œuf et de la poule : doit-on émietter le temps parce que l’individu est devenu incapable de se concentrer, ou bien au contraire son attention a-t-elle du mal à se fixer parce qu’il y est de moins en moins habitué ? Sauf à penser - je m’en garderai bien ! - que les capacités humaines s’étiolent, on peut trouver de la pertinence dans la seconde hypothèse… Et si elle a quelque fondement, on pourra s’interroger sur la pertinence qu’il y aurait à diminuer encore la durée d’une heure de cours (50 minutes, et encore, c’est un idéal…) !

Pour grandir et se construire, un enfant, un adolescent a en effet besoin de temps. On tirera en vain sur un arbuste pour qu’il grandisse plus vite… "Beaucoup de musiciens jouent aujourd’hui trop vite; c’est parce qu’ils n’ont rien à dire entre les notes !" : cette déclaration d’un chef d’orchestre vise au cœur. Courir, filer, ne jamais s’attarder, c’est un moyen efficace pour éviter ce qui risque de nous confronter à nous-mêmes : le silence et la lenteur. C’est dans le silence, en effet, que l’on peut écouter et entendre, peut-être, ce qui se murmure au tréfonds de l’être; la lenteur est propice à la méditation, à la rumination et à l’assimilation - celles des savoirs mais aussi celles de l’expérience. Penser sa vie, la vivre pleinement, habiter son être mûrissant, vieillissant, ce n’est possible qu’au rythme d’un pas qui est celui du petit enfant ou du vieillard, mal assuré mais disponible à toute découverte. Et tant pis si l’on n’est pas à l’heure !