Pour Shlomo Sand, de plus en plus de pseudo-intellectuels, conservateurs, racistes et xénophobes occupent l'espace public
Chaque livre de Sand suscite la polémique. Le dernier en date analyse au vitriol la déchéance de l'intellectuel français. Plus question d'attribuer ce titre aux "réacs" ultramédiatisés dont le discours conventionnel et identitaire l'inquiète! Un vrai intellectuel critique vise le pouvoir en place et pas les petites gens. Et il y a danger, dit-il, vu l'islamophobie ambiante.
- Publié le 17-04-2016 à 15h01
- Mis à jour le 17-04-2016 à 15h06

Chaque livre de Sand suscite la polémique. Le dernier en date analyse au vitriol la déchéance de l'intellectuel français. Plus question d'attribuer ce titre aux "réacs" ultramédiatisés dont le discours conventionnel et identitaire l'inquiète! Un vrai intellectuel critique vise le pouvoir en place et pas les petites gens. Et il y a danger, dit-il, vu l'islamophobie ambiante.
Bio de Shlomo Sand
Sa vie. Shlomo Sand est né en 1946 dans un camp de réfugiés juifs polonais, à Linz en Autriche. Il a deux ans lorsque ses parents, rescapés de l'holocauste, décident d'émigrer en Israël où il grandit et fait des études d'histoire. En 1967, c'est le traumatisme. Il participe, dans la foulée de son service militaire, à la Guerre de Six jours. Une expérience dont il ne se remet pas. C'est ensuite le départ pour Paris, où il poursuit ses études jusqu'à soutenir une maîtrise sur Jean Jaurès et une thèse de doctorat sur Georges Sorel. De retour en Israël, il est professeur à l'université de Tel-Aviv depuis 1985 où il enseigne aujourd'hui encore l'histoire contemporaine.
Lui et les intellos. Shlomo grandit dans un foyer où ses deux parents qui n'ont pas terminé l'école primaire savent à peine écrire mais vénèrent la chose écrite. La passion de la lecture contamine le jeune homme au point de l'empêcher de faire quoi que ce soit d'autre. Le piètre élève qui bouquine en cachette pendant les cours finit par se faire renvoyer du lycée à 16 ans. Il est travailleur manuel dans une usine d'appareils de radio lorsqu'il se fait littéralement envoûter, selon ses propres aveux, par le roman de Simone de Beauvoir "Les Mandarins". Comme eux, il rêve de vivre un jour de l'écriture en s'engageant pour des "causes justes".
Lui et les mythes. Ses écrits sont des brûlots. Non content d'avoir déconstruit l'histoire de son pays ("Comment le peuple juif fut inventé ?" chez Fayard en 2008, "Comment la terre d'Israël fut inventée ?" chez Flammarion en 2012, et "Comment j'ai cessé d'être juif" chez Flammarion en 2013), il suscite encore la polémique en s'attaquant à l'histoire ("Le Crépuscule de l'histoire", chez Flammarion en 2015) et même au slogan "Je suis Charlie" (son article "Je ne suis pas Charlie" publié le 13 janvier 2015 prend le contre-pied de l'unanimité que semble susciter la formule après les attentats de Paris). Dans son dernier ouvrage, c'est le mythe de l'intellectuel parisien qui fait cette fois l'objet d'une réflexion au vitriol.
Dans votre dernier ouvrage, vous analysez ce qui, selon vous, constitue l'histoire du déclin de l'intellectuel français. Votre titre, pourtant, a la forme d'une question. Vous reste-t-il donc un peu d'espoir ?
Non, je suis pessimiste. Pour moi, l'intellectuel critique a disparu. Tant qu'il y a des états, tant qu'il y a des régimes, il y aura bien sûr toujours des gens et des idées pour les soutenir, le pouvoir s'appuie même dessus. Par contre, la critique des idées dominantes, elle, a complètement disparu de la place publique. Quelques rares voix critiques font bien entendre un discours discordant, mais en coulisses. Elles sont trop discrètes. Les possibilités qu'elles parviennent jusqu'au centre de la scène me paraissent très réduites voire impossibles dans la situation médiatique actuelle.
Jeune homme, vous avez été marqué par plusieurs penseurs au point de rêver de faire un jour partie des leurs. Aujourd'hui, on dirait que même vos idoles de jadis ne trouvent plus grâce à vos yeux. Qu'est-ce qui s'est passé ?
Mon regard a changé. Je suis moins romantique. J'idéalise beaucoup moins que quand j'étais jeune… Rares sont les intellectuels qui ont échappé aux trois grands pièges idéologiques de la modernité que constituent le colonialisme, le stalinisme et le nazisme. Très peu d'entre eux ont eu une position juste face à ces trois phénomènes. Simone Weil, André Breton et Daniel Guérin ont réussi à résister et je leur rends hommage pour cela.
Autre coup de canif dans l'aura des intellectuels : vous dites que même si leur discours peut avoir l'air universaliste, il ne faut pas oublier qu'il est souvent porteur de motivations personnelles. Ce qui se joue dans la réalité est donc parfois tout autre chose que le sujet du débat ?
Absolument. D'abord, les motivations personnelles devraient apparaître de façon transparente. Quand un intellectuel porte une idée, il défend aussi un intérêt. Et ce n'est pas toujours l'intérêt général. Il peut s'agir de son intérêt propre. Très souvent, ce qui est en jeu dans le champ des intellectuels, c'est le pouvoir symbolique. Le débat est une lutte au terme de laquelle sera désigné celui qui le détiendra. Ce qui n'est pas grave, tant qu'on ose faire des critiques face au pouvoir, à la méchanceté, à l'immoralité. Dans ce cas, les petites faiblesses humaines peuvent être pardonnées…
Sauf que d'après vous, les gens de lettres talentueux n'ont pas toujours lutté (et ne luttent plus du tout) contre l'injustice et l'arbitraire : c'est bien cela que vous voulez dénoncer dans votre ouvrage ?
En effet, rares sont les injustices qui ont suscité des interventions aussi virulentes que celle de Zola en 1898 dans l'affaire Dreyfus. Aujourd'hui, le nouvel intellectuel se reconnaît à son conservatisme. Finkielkraut, Zemmour, Houellebecq… : médiatiques et consensuels, les intellectuels à succès invités en télévision et dans les médias de masse doivent avoir de la repartie, formuler des généralisations définitives avec générosité, et se montrer quelquefois provocateurs mais surtout pas à l'encontre des idées reçues. On les choisit moins en fonction de la valeur littéraire ou théorique de leur oeuvre que de leur succès potentiel auprès du grand public et de leur compatibilité avec les idéologies dominantes.
Dans votre livre, vous parlez de "fast-thinkers" (le fast-food de la pensée). Pourquoi ?
Je peux encore trouver des excuses aux intellectuels aujourd'hui disparus et qui ne peuvent plus nuire aujourd'hui. Par contre, je ne peux pas porter ce même regard sur ceux qui agissent aujourd'hui. Il faut être plus sévère vis-à-vis de ceux-là ! Impossible pour moi d'avoir une analyse froide à leur propos. A notre époque, je me dois d'être plus sévère à leur égard.
Vous écrivez que de plus en plus de pseudo-intellectuels conservateurs, racistes et xénophobes occupent l'espace public. Et de constater qu'on est loin de l'intellectuel pourfendeur de l'injustice que vous appelez de vos vœux… Comment en est-on arrivé là ?
C'est le processus médiatique qui est en cause. Les prétendus intellectuels et philosophes que nous voyons partout n'ont pas un réel capital de savoirs. Aujourd'hui, on traite Finkielkraut et Bruckner comme des philosophes : cela me fait rire ! Leur analyse historique est tellement plate et manque tellement de sérieux que je me demande qui est responsable de leur désignation comme intellectuels de notre temps.
C'est ce que j'allais vous demander… Si on suit votre constat, il faut se poser cette question. Est-ce une manœuvre sciemment orchestrée ? Ou diriez-vous plutôt que nous sommes devenus trop peu exigeants, trop peu vigilants, sans le faire exprès ?
Je n'ai pas de réponse définitive à propos de cela… Prenez la philosophie grecque. Je ne comprends pas pourquoi il n'y a pas eu de suite à Platon, Aristote. Et pourquoi pas de suite au maniérisme de la Renaissance ? Je ne sais pas. En même temps, je pense qu'il y a toujours eu, en marge, des gens qui pensent autrement. Seulement, ce ne sont pas eux qu'on entend. C'est aussi l'occasion de dire que, dans le monde universitaire, la connaissance s'est émiettée. Avec l'ultra-spécialisation, il y a de moins en moins de gens capables d'une pensée sociologique, anthropologique, philosophique, globale. Le travail des universitaires devient de plus en plus partiel. Du coup, la place est libre, sur la scène médiatique, pour une pensée synthétique simpliste.
Vos faites le lien entre le recul de la pensée critique et la désignation de l'islam comme ennemi. Pourquoi ?
Parce que la pensée critique n'a jamais désigné le bas de l'échelle sociale comme ennemi principal. Les critiques visaient, au contraire, le pouvoir en place. Aujourd'hui, on assiste à un phénomène incroyable : le peuple est la cible des attaques intellectuelles. Et je suis inquiet. En tant que juif émigré en Europe, je fais un parallèle entre le discours dont nous étions la cible à notre arrivée en Europe de l'Est de la part des intellectuels (un discours judéophobe porté par des Drumont, Drieu La Rochelle, Brasillach et bien d'autres) et l'islamophobie actuellement ambiante. Il y a un grand danger. Dès qu'on commence à rejeter un autre parce qu'il est différent, on ne peut pas savoir comment cela va se terminer. Une vague d'immigration, un discours identitaire, un contexte socio-économique difficile. Il y a des points communs entre la situation de l'époque et aujourd'hui. Et, cette fois, ce sont les musulmans qui sont présentés comme les ennemis charnels.