Pour un forum de la presse...

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Opinions

CARINE DOUTRELEPONT, directrice du Centre de droit de l'information et de la communication de l'ULB, MARC DE HAAN, président du Groupe Bruschetta

Les élections du 13 juin dernier furent marquées par un nouveau succès du parti alors dénommé Vlaams Blok, dont le caractère raciste est aujourd'hui une vérité judiciaire. Au lendemain de cette marée noire électorale, certains se sont évertués à trouver des responsables, pointant tantôt leurs «adversaires» politiques, tantôt les médias. Procédé simplificateur, car quand la démocratie est menacée, ce sont tous ses acteurs, et tous ses citoyens, qui doivent pratiquer un examen de conscience, même si d'aucuns peuvent se voir reprocher, à juste titre, un manque de clarté ou de courage par rapport à l'extrême droite.

Les journalistes, et en particulier l'Association des journalistes professionnels (1), n'ont pas tardé à ouvrir le débat interne. La première analyse des journalistes consistera, certes, à examiner le sens et les effets de la couverture qu'ils réservent au phénomène extrémiste. Avec en corollaire, la question du cordon sanitaire médiatique, qui tient à l'écart des micros les prosélytes de l'idéologie fasciste. Sans doute celle-ci peut être tranchée indépendamment des résultats électoraux de l'extrême droite, quelle que soit leur actualité donc, tant elle renvoie à la façon de concevoir le métier de journaliste, et plus encore, à une éthique personnelle.

Pour tenter de cerner le rôle que les médias jouent dans la montée des périls, l'analyse mènera également à examiner la manière dont la presse reflète globalement la vie en société. Pas seulement l'actualité politique, mais aussi la vie sociale, économique, l'international, les faits divers,... Jusqu'à la culture et le sport, il n'est de matière qui ne conditionne une certaine vision de la réalité. Or, depuis quelques années, une certaine dégradation menace la presse. Les conditions de production de l'information permettent de moins en moins l'investigation, le travail de terrain, le recoupement des données, et l'organisation du débat contradictoire.

L'information s'uniformise, se fait plus l'écho des pouvoirs que la voix de l'analyse. La communication, qui souvent, remplace l'acte d'informer, simplifie le complexe et réduit le vaste, suit le courant supposé de la majorité. Cette information-là ne risque pas de chatouiller l'esprit critique et de réveiller les consciences. Les journalistes seraient ainsi complices de l'abrutissement de l'opinion publique. Rien d'étonnant alors à ce que celle-ci voit le monde en noir et blanc, qu'elle perde confiance en ses élus et ses institutions. Dans un contexte de régression sociale, à l'aube d'un siècle qui, selon certains, fait peur, une telle presse favorisera -certes à son corps défendant-, le triomphe de ceux qui désignent des boucs émissaires et prônent des solutions radicales.

En fonctionnant de la sorte, la presse ne marche-t-elle pas sur la tête? Elle devrait éclairer, -de la lumière crue du jour-, alors que ses feux projettent un théâtre d'ombres. Plutôt que servir la démocratie, elle la ronge et la sape. Nous voilà loin de Mirabeau et de son Discours sur la liberté de la presse sans laquelle liberté aucune autre ne serait acquise. Notre époque veut que la transaction commerciale prime sur la transmission des idées et des informations, et les conditionne profondément. Le phénomène n'est pas neuf: dans la seconde moitié du XIXeiècle, Moïse Polydore Millaud, le patron du «Petit Journal» ne proclamait-il pas: «Ayons le courage d'être bêtes!» ?

Aujourd'hui, il n'est plus même question d'être «bêtes», mais plutôt de désencombrer l'esprit de la pensée, afin de le rendre disponible à la publicité commerciale, comme le préconisent certains patrons de chaînes privées. C'est la puissance technologique contemporaine qui donne une dimension nouvelle à l'abrutissement. Que restera-t-il du journalisme véritable, quand les annonceurs publicitaires, lassés de jouer des coudes dans les grilles de programmes de télévisions généralistes, créeront leurs propres stations? Au mieux, des informations «prétextes», comme celles que nous pouvons déjà lire au revers de certaines brochures publicitaires.

En Belgique francophone, si la situation n'a pas atteint ce seuil critique, de nombreux professionnels et experts confirment, souvent pudiquement, qu'un tel phénomène est en marche. L'érosion du lectorat de la presse écrite est très préoccupante, et le secteur audiovisuel local perd du terrain face au débordement de certains opérateurs étrangers qui s'invitent avec leurs pratiques commerciales pour seul contenu. Nos médias fournissent une réponse industrielle à ce mouvement, mais la réponse culturelle reste à trouver.

Depuis plus de deux ans, le Groupe Bruschetta stimule la réflexion, portant le débat sur la place publique et au Parlement. A présent, ce remue-méninges trouve une dimension nouvelle, avec la perspective d'un véritable forum de la presse en 2005, préparé, avec le Centre de droit de l'information et de la communication de l'ULB, dans le cadre d'une plate-forme FNRS, associant trois universités francophones (ULB, ULg, UCL), et l'Association des journalistes professionnels. Ce forum a l'ambition de croiser les opinions, en posant la question des valeurs comme celle des conditions de production de l'information.

Le premier atelier de travail s'est tenu à Louvain-la-Neuve, le mois dernier, et a été consacré au statut du journaliste. Aussitôt se sont posées des questions dont les réponses sont moins évidentes qu'il paraît. Qu'est-ce qu'un journaliste? Se définit-il par sa pratique ou son éthique professionnelle? Suffit-il de faire du journalisme pour être journaliste? Peut-on accepter qu'un rédacteur en chef ne soit pas, ou pas seulement, un journaliste? Quel rôle doivent jouer les rédactions dans la marche de l'entreprise de presse? Chaque point d'interrogation ouvre des perspectives sur un large débat, mais nous ramène à un seul enjeu: respecter les faits et permettre à l'opinion publique de se construire rationnellement.

Ces travaux préparatoires se poursuivront avec l'ambition d'établir un état de la question qui pourra alimenter le débat au sein du forum de la presse. Il sera ouvert aux journalistes, aux patrons des médias, aux experts, et de manière plus large, à ceux qui se frottent quotidiennement à l'information. Si les intérêts peuvent parfois diverger -et tant mieux pour le débat-, un objectif commun pourra les transcender: celui de renforcer le rôle démocratique de la presse et contribuer, dans toute la mesure du possible, à la défense de nos libertés.

(1) AJP, aile francophone de l'AGJPB.

Web: http://www.agjpb.be

© La Libre Belgique 2005

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